« Ma sœur, la chanteuse de bal ratée, on l’a pas invitée à chanter, on a payé un vrai DJ ! » a ri mon frère à son mariage. Puis la mariée a pris le micro…

Je m’appelle Nolwenn, j’ai 38 ans, et je chante depuis vingt ans. Dans les bals de village, les mariages, les fêtes de la mer, les campings du Morbihan l’été. Je chante les chansons des autres, avec un clavier et une boîte à rythmes, devant des gens qui dansent et qui m’oublient aussitôt. Je ne m’en plains pas. J’aime voir les gens danser.

Mon frère Yann, lui, a « réussi ». Il est directeur commercial dans une entreprise de Vannes, il a une belle maison, une belle voiture, et une opinion sur tout. Depuis que j’ai arrêté la fac pour chanter, je suis « la ratée de la famille ». Mes parents, au fond, pensent un peu pareil. Ils ne viennent jamais me voir chanter.

Le secret de Nolwenn

Ce qu’ils ne savent pas, c’est que j’écris. Depuis toujours. La nuit, après les bals, dans ma voiture ou dans ma petite chambre de Lorient. Il y a dix ans, j’ai envoyé une chanson à un éditeur de musique, sous un pseudonyme : « N. Kerhervé », le nom de jeune fille de ma grand-mère. Une chanteuse très connue l’a enregistrée. Elle est devenue un immense succès. On l’a entendue partout, à la radio, dans les mariages, à la télévision. Elle est encore jouée tous les jours.

Je n’ai jamais rien dit. Les droits d’auteur m’ont permis d’acheter mon appartement et de vivre tranquillement, mais j’ai continué les bals. Parce que j’aime ça. Et parce que je voulais qu’on m’aime pour moi, pas pour une chanson.

Le mariage de Yann

Yann a épousé Chloé en juin, dans un manoir près de Vannes. Chloé est une fille adorable, infirmière, drôle et douce. Elle m’avait dit, quelques mois plus tôt : « Pour notre première danse, j’ai choisi ma chanson préférée. Celle qui passait à la radio le jour où j’ai rencontré Yann. » Quand elle m’a dit le titre, j’ai failli tomber de ma chaise. C’était ma chanson.

Je n’ai rien dit. Pas encore.

Au vin d’honneur, Yann m’a présentée à ses amis, un verre à la main. « Ma sœur, la chanteuse de bal ratée ! On ne l’a pas invitée à chanter, on a payé un vrai DJ ! » Ses amis ont ri. Il a continué : « Elle chante dans les campings depuis vingt ans, la pauvre ! Surtout, ne lui donnez pas le micro, elle va chanter faux ! »

J’ai souri. J’avais l’habitude. Mais ça faisait mal quand même, ce jour-là plus que les autres.

« Elle est dans cette salle »

Au moment de la première danse, Chloé a pris le micro. Elle était émue. « Cette chanson, c’est toute notre histoire. Elle passait à la radio le soir où j’ai rencontré Yann. Je l’écoute depuis dix ans. Alors j’ai voulu remercier la personne qui l’a écrite. Elle signe juste d’un pseudonyme, personne ne sait qui elle est. J’ai écrit à l’éditeur il y a deux mois. On m’a répondu ce matin. »

Elle a souri, les larmes aux yeux. « Elle est dans cette salle. »

Tout le monde s’est retourné. Yann a ri. « Arrête, Chloé, personne ici n’écrit de chansons ! »

Chloé a sorti un papier de son bouquet. Elle a lu la réponse de l’éditeur : « Madame, l’auteure de cette chanson a lu votre lettre. Elle vous remercie du fond du cœur. Elle sera présente à votre mariage. Elle s’appelle Nolwenn. »

Le silence. Puis toutes les têtes se sont tournées vers moi. Je me suis levée. J’avais les jambes qui tremblaient.

La chanson de la ratée

Chloé a traversé la salle en courant dans sa robe blanche. Elle m’a serrée dans ses bras. « C’était toi ? Depuis le début ? » J’ai hoché la tête. Je pleurais. Elle pleurait. Ma mère, au premier rang, avait les mains sur la bouche.

Yann était figé, son verre à la main. Il a fini par le poser sur une table. Il est venu vers moi, lentement. Il a dit, d’une toute petite voix : « La chanson de la radio ? Celle qui passe partout ? C’est toi ? » J’ai répondu : « Oui. La ratée. »

Chloé m’a tendu le micro. « Tu veux bien la chanter pour nous ? Pour de vrai ? » Le DJ a coupé la musique. Je me suis assise au piano du manoir. Et j’ai chanté ma chanson, celle que j’avais écrite une nuit d’hiver, après un bal, dans ma voiture garée sur un parking de camping.

Yann et Chloé ont dansé. Au milieu de la chanson, j’ai vu mon frère pleurer. Puis toute la salle a chanté le refrain avec moi.

Après, Yann est venu me voir dehors. Il m’a prise dans ses bras, comme quand on était petits. « Pardon. Pour toutes ces années. Je ne t’ai jamais écoutée. » Je lui ai dit : « Tu m’as écoutée tous les jours, à la radio. Tu ne le savais pas, c’est tout. »

Ce soir-là, j’ai chanté jusqu’à deux heures du matin. Pas seulement ma chanson : toutes celles des bals, les vieilles, les ringardes, celles qui font danser les grands-mères. Les amis de Yann, ceux qui avaient ri au vin d’honneur, dansaient au premier rang. L’un d’eux est venu me demander un autographe sur une serviette en papier. J’ai signé : « Nolwenn, chanteuse de bal ».

Depuis, mes parents viennent à mes bals. Ils dansent au premier rang. Et j’ai commencé à signer de mon vrai nom.

Ceux qu’on traite de ratés sont parfois ceux qui écrivent la chanson de notre vie. Il suffit de lever les yeux de son verre pour s’en apercevoir.

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