
Le monsieur du mardi
Je m’appelle Nathalie Collard, j’ai quarante-quatre ans et je suis caissière dans une petite supérette de Dinant, au bord de la Meuse. Chaque mardi à 16 h 30, Monsieur Albert venait faire ses courses. Manteau gris, casquette en tweed, toujours un pain, du lait, deux pommes et une boîte de sardines. Il disait « merci, mademoiselle », même si je n’ai plus vingt ans depuis longtemps.
Un mardi de février, il a vidé son porte-monnaie sur le tapis. Il manquait dix euros. Il a repoussé le pain et les pommes : « Il me faut garder le reste pour la pharmacie. Mes médicaments pour le cœur. » J’ai glissé un billet de ma poche dans la caisse. Il m’a regardée longtemps, puis il a sorti un petit carnet noir et a écrit quelque chose, très lentement.
Le mardi vide
Il est revenu tous les mardis jusqu’à l’été. Il essayait de me rendre les dix euros ; je refusais. Un jour, il m’a apporté une rose de son jardin. Puis, en juillet, il n’est plus venu. J’ai appris par la pharmacienne qu’il était mort dans son sommeil, à quatre-vingt-sept ans. Il n’y avait presque personne à l’enterrement. J’y suis allée, en tenue de travail, pendant ma pause.
Le carnet noir
En octobre, un homme en costume est entré dans la supérette. Maître Delvaux, notaire à Namur. Il tenait le carnet noir. « Madame Collard ? Votre nom est le dernier. »
Le soir, chez moi, je l’ai ouvert. Albert Wauthier avait été cheminot. Sa femme était morte jeune, ils n’avaient pas eu d’enfants. Depuis 1961, il notait dans ce carnet chaque personne qui avait été bonne avec lui sans rien attendre. Un médecin qui ne l’avait pas fait payer. Un voisin qui avait déblayé sa neige tout un hiver. Une infirmière qui avait tenu la main de sa femme. Soixante-trois noms en soixante-cinq ans. Le dernier, d’une écriture tremblante : « Nathalie, caisse 2. Dix euros, et elle n’a même pas voulu qu’on la remercie. »
Ce qu’il a laissé
Albert n’était pas riche. Mais il avait vécu de presque rien pour pouvoir faire une seule chose à la fin : partager ses économies entre les gens du carnet encore en vie, ou leurs enfants. Une petite somme pour chacun, et une lettre de remerciement écrite à la main. Pour moi, il y avait aussi la clé de sa petite maison au bord de la Meuse, avec son jardin de roses. « Parce que vous êtes la dernière, et que les derniers, on s’en souvient mieux. »
J’y vis aujourd’hui. À la fin de sa lettre, il me demandait de continuer le carnet. Alors j’en ai acheté un, noir lui aussi. Il est rangé sous ma caisse. Il y a déjà onze noms dedans. Et chaque fois qu’un client âgé compte ses pièces sur le tapis, je pense à lui, et je garde toujours un billet de dix euros dans ma poche.
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.