Je m’appelle Sandrine, j’ai 44 ans, et depuis vingt ans je vends des fruits et légumes au marché de Wazemmes, à Lille. Je me lève à quatre heures, je charge la camionnette dans le froid, j’installe les cagettes, et je passe la matinée à crier les prix des endives, des poireaux et des pommes de terre de Bergues. L’hiver, j’ai les doigts gelés malgré les mitaines. L’été, je sue sous la bâche. J’aime ce marché. Les gens, les voix, l’odeur des gaufres et des poulets rôtis, les histoires que chacun me raconte en choisissant ses pommes. C’était le marché de ma grand-mère, Rose, avant d’être le mien.
Mémé Rose et les journaux
Ma grand-mère vendait ses légumes au même endroit, sous la même halle, depuis la fin de la guerre. Elle avait la voix la plus forte du marché et le cœur le plus grand du quartier. Quand une vieille dame n’avait pas de quoi payer, Mémé Rose glissait deux poireaux et une livre de carottes dans son cabas en disant : « Tu me paieras quand le soleil reviendra. » Le soleil, à Lille, revenait rarement. Elle ne réclamait jamais rien.
C’est elle qui m’a appris à lire, derrière son étal, avec les vieux journaux qui servaient à emballer les légumes. Je déchiffrais les titres en attendant les clients, et elle m’interrogeait entre deux ventes. Plus tard, je lisais tout ce qui me tombait sous la main : les romans de la bibliothèque municipale, les livres oubliés sur les bancs, les journaux de la veille. Et la nuit, je me suis mise à écrire. Sur des cahiers d’écolier, puis sur un vieil ordinateur. Personne ne le savait. Sauf un homme.
La marchande de poireaux de mon fils
Mon mari, Fabrice, est professeur d’histoire. On s’est rencontrés au marché : il venait chaque samedi acheter trois pommes et repartait avec une heure de conversation. Il vient d’une famille aisée de Marcq-en-Barœul. Sa mère, Monique, ne m’a jamais acceptée.
Pendant douze ans, elle m’a présentée comme « la marchande de poireaux de mon fils ». Aux repas de famille, elle faisait semblant de renifler l’air quand j’entrais, puis elle ouvrait une fenêtre en soupirant. Elle offrait à Fabrice des livres pour Noël, et à moi, chaque année, un tablier. Et elle répétait à qui voulait l’entendre : « Une marchande de légumes, ça lit les étiquettes des prix, pas des romans. »
Un dimanche, elle avait même dit, devant ses sœurs : « Mon fils aurait pu épouser une avocate, une médecin… Il a choisi une femme qui sent l’oignon. » Fabrice s’était levé et avait quitté la table. Moi, je lui avais pris la main dans la voiture. « Laisse, elle ne sait pas. » Il m’avait regardée longtemps. « Un jour, elle saura. » J’avais secoué la tête. Je ne voulais pas qu’elle sache. Pas comme ça.
L’idole de Monique
Car les romans, c’était la grande fierté de Monique. Elle présidait le cercle de lecture le plus réputé de la ville, une vingtaine de dames en foulard de soie qui se réunissaient chez elle chaque premier jeudi du mois, autour d’un thé et de petits gâteaux de chez le meilleur pâtissier du Vieux-Lille.
Et Monique avait une idole : Louise Vandamme. Une romancière du Nord dont les quatre livres, des sagas familiales entre les corons, les marchés et les grandes maisons de Lille, s’étaient vendus à plus d’un million d’exemplaires. Une autrice que personne n’avait jamais vue. Pas de photo, pas d’interview, pas de dédicace. Les journaux l’appelaient « la plume fantôme du Nord ».
Monique connaissait ses livres par cœur. Elle en citait des passages entiers à table. Son personnage préféré, c’était Mémé Rose, une vieille marchande des quatre-saisons au grand cœur, qui nourrissait tout le quartier sans jamais rien réclamer. « Voilà une vraie femme du Nord, disait-elle, les larmes aux yeux. Pas comme certaines. » Et elle me regardait.
Je baissais la tête, et je coupais ma viande. Fabrice, en face de moi, devait se mordre la joue pour ne pas rire. Ou pour ne pas hurler.
Quarante lettres
Pendant deux ans, Monique a écrit à l’éditeur de Louise Vandamme. Quarante lettres, toutes sur du beau papier, toutes signées « une lectrice éperdue ». Elle voulait la rencontrer, une seule fois, avant d’être trop vieille. Elle lui racontait ses soirées à pleurer sur Mémé Rose, ses relectures, son cercle.
Ces lettres, l’éditeur me les transmettait. Je les lisais la nuit, dans ma cuisine, avec un drôle de nœud dans la gorge. Ma belle-mère, celle qui me méprisait depuis douze ans, écrivait à Louise Vandamme comme on écrit à une amie. Elle lui confiait sa solitude depuis la mort de son mari, ses peurs, ses regrets. Dans ces lettres, je découvrais une autre femme. Une femme fragile, qui avait besoin de mes histoires pour dormir.
Pour ses 70 ans, j’ai pris une décision. J’ai appelé mon éditeur, Jean-Pierre. « Dis-lui oui. Dis-lui que tu viens. Avec une surprise. » Il a ri au téléphone. « Tu es sûre, Sandrine ? Après quinze ans de secret ? » J’ai dit oui. Sans savoir encore jusqu’où elle irait.
Le soir de la réception
Ce soir-là, il y avait soixante invités dans le grand salon de Monique. Le cercle de lecture au complet, les voisins, la famille, en robes et en costumes. Des lustres, des petits fours, un serveur en gants blancs. Monique avait posé les quatre romans de Louise Vandamme sur un pupitre en bois, comme dans une bibliothèque, avec un bouquet de roses à côté. Elle portait ses perles et sa plus belle robe. Elle rayonnait.
Quand je suis arrivée, elle m’a arrêtée dans l’entrée. Elle m’a tendu un tablier.
« Tu restes en cuisine et tu fais la vaisselle. Ce soir, c’est la soirée de ma vie. Je reçois une grande écrivaine, je ne veux pas qu’elle sente le poireau. »
Puis, une heure plus tard, dans le salon, devant tout le monde, son verre à la main, alors qu’une dame demandait si j’avais lu les livres de Louise Vandamme :
« Ma belle-fille ? Elle n’a jamais ouvert un livre de sa vie ! »
Des rires ont éclaté. Quelques dames du cercle m’ont regardée avec pitié, comme on regarde un chien mouillé. J’ai noué le tablier. Je suis allée en cuisine. Je me suis mise à laver les verres en cristal, un par un. Mes mains tremblaient dans l’eau chaude.
Fabrice m’a suivie des yeux depuis le salon. Lui, il savait. Il était le seul à savoir. Il m’a fait un petit signe : « Tu es sûre ? » J’ai hoché la tête.
L’éditeur est arrivé seul
À vingt et une heures, la sonnette a retenti. Tout le salon s’est tu. Monique a lissé sa robe, vérifié ses perles dans le miroir, et elle a ouvert la porte elle-même.
L’éditeur est entré. Un homme d’une cinquantaine d’années, en veste de tweed, une grosse écharpe autour du cou. Seul.
Monique a regardé derrière lui, sur le perron, dans l’allée. Personne. Elle a couru vers lui, le dernier roman serré contre son cœur.
« Où est-elle ? Elle n’est pas venue ? Elle a eu un empêchement ? »
L’éditeur a souri. « Si, madame. Elle est venue. Elle est même déjà là. »
Un murmure a parcouru le salon. Les invités se regardaient les uns les autres. Une dame du cercle a soufflé : « C’est l’une d’entre nous ? » L’éditeur a balayé le salon des yeux, lentement, les invités, les robes, les lustres. Puis il a demandé, très doucement :
« Excusez-moi, madame… Où est votre cuisine ? »
La porte de la cuisine
Monique n’a pas compris. Personne n’a compris. Elle a montré la porte du fond, machinalement. L’éditeur a traversé le salon, poussé la porte de la cuisine, et il m’a trouvée devant l’évier, les mains dans l’eau savonneuse, un verre en cristal entre les doigts. Il m’a tendu une serviette.
« Louise, ils vous attendent. »
J’ai essuyé mes mains. Je n’ai pas enlevé le tablier. Je suis entrée dans le salon comme ça. Soixante personnes me regardaient. Le silence était si épais qu’on entendait les bougies grésiller.
L’éditeur a pris la parole. « Mesdames et messieurs, je vous présente Louise Vandamme. Ou plutôt Sandrine. Elle écrit la nuit, après le marché, depuis quinze ans. Elle n’a jamais voulu se montrer, ni toucher à la célébrité. Ce soir, pour la première fois, elle a accepté. Pour vous, madame. »
Le livre a glissé des mains de Monique et est tombé sur le parquet, avec un bruit sourd.
Mémé Rose existait
J’ai pris la parole, la voix tremblante. « Louise, c’était le prénom de ma mère, partie trop tôt. Vandamme, le nom de ma grand-mère. Et Mémé Rose, votre personnage préféré, Monique… c’est elle. Elle a vraiment existé. Elle vendait ses légumes à Wazemmes, à l’endroit exact où je les vends aujourd’hui. Elle nourrissait les gens qui n’avaient pas de quoi payer. C’est elle qui m’a appris à lire, derrière son étal, avec les journaux qui emballaient les poireaux. »
Une dame du cercle, une petite femme en foulard mauve, a ramassé le quatrième roman. Elle l’a feuilleté, puis elle a murmuré, horrifiée : « Mais alors… la belle-mère du livre, celle qui envoie sa belle-fille en cuisine pendant les fêtes, et qui dit qu’elle sent l’oignon… »
Il y a eu un silence terrible. Monique est devenue toute pâle. Quelques mois plus tôt, à son cercle, elle avait qualifié ce personnage de « femme la plus détestable de toute la littérature ».
Ce que la belle-mère a demandé
Monique est restée longtemps sans rien dire. Les invités n’osaient plus bouger. Puis elle s’est penchée, a ramassé son livre et me l’a tendu, les mains tremblantes.
« Elle change, à la fin ? La belle-mère du roman ? »
Je l’ai regardée dans les yeux. « Pas encore. Je n’ai pas fini d’écrire le cinquième. »
Elle a pleuré. Devant ses soixante invités, devant son cercle, devant ses perles. « Je t’ai traitée comme une moins que rien pendant douze ans. Et c’est toi qui écrivais les livres qui me consolaient la nuit. Je t’ai écrit quarante lettres… Tu les as lues ? » J’ai hoché la tête. « Toutes. Plusieurs fois. » Elle a caché son visage dans ses mains.
Je lui ai signé son exemplaire, au milieu du salon. Je n’avais pas de beau stylo. J’ai pris celui qui me sert à noter les prix des légumes, que j’avais toujours dans la poche du tablier. J’ai écrit : « Pour Monique. Il n’est jamais trop tard pour changer la fin. »
Le cinquième roman
Fabrice m’a prise dans ses bras. Les invités ont applaudi, longtemps, debout. Plusieurs dames du cercle sont venues me demander une dédicace, un peu gênées, en bredouillant qu’elles « s’en doutaient un peu ». Je les ai toutes signées avec mon stylo du marché.
Depuis, beaucoup de choses ont changé. Monique vient au marché de Wazemmes tous les dimanches. Au début, elle restait à côté de l’étal, raide, avec ses perles et son manteau en laine. Maintenant, elle porte un tablier et elle crie les prix des endives avec moi, avec un accent de Marcq qui fait rire tout le monde. Les clients l’adorent. Elle glisse parfois deux poireaux dans le cabas d’une vieille dame en disant : « Vous me paierez quand le soleil reviendra. »
Et dans mon cinquième roman, qui vient de sortir, la belle-mère finit au marché, elle aussi. Elle apprend à choisir les poireaux. Et à aimer sa belle-fille. Monique l’a lu en une nuit. Le lendemain, elle m’a appelée à six heures du matin, en pleurs, pour me dire une seule phrase : « Merci de m’avoir donné une fin. »
On ne connaît jamais vraiment les gens qu’on méprise. Parfois, ce sont eux qui écrivent les histoires qui nous font pleurer.