Mon patron a ordonné à un vieil homme en vieux blouson de ne pas toucher au piano à queue du magasin, sous les rires des clients. Quand il a joué trois notes, j’ai lâché le carnet que je tenais

Je m’appelle Clémence, j’ai vingt-sept ans, et je suis vendeuse dans un magasin de pianos du centre de Nantes, à deux pas du passage Pommeraye. Un bel endroit, avec du parquet qui craque, des vitrines immenses et, au milieu, la fierté de la maison : un piano à queue noir, laqué comme un miroir, à plus de quatre-vingt mille euros.

Mon patron, Monsieur Garnier, a cinquante ans et une règle qu’il répète tous les matins : « Ce piano, on ne le touche pas. On le regarde. »

Un samedi de novembre, il pleuvait fort. Le magasin était plein : un couple élégant qui hésitait entre deux modèles, une mère avec son fils de dix ans, deux étudiants qui essayaient un piano numérique.

La porte s’est ouverte, et un vieil homme est entré en secouant son parapluie. Quatre-vingts ans, peut-être plus. Un blouson de toile délavé, un pantalon de velours râpé aux genoux, des chaussures qui avaient beaucoup marché. Il tenait un sac en plastique contre lui.

Il a fait le tour du magasin lentement, sans rien dire. Puis il s’est arrêté devant le piano à queue. Il l’a regardé longtemps. Il a tendu la main vers le couvercle du clavier.

« Monsieur ! »

La voix de Monsieur Garnier a claqué dans toute la boutique.

« On ne touche pas, s’il vous plaît. Ce n’est pas un jouet. Si vous voulez vous abriter de la pluie, il y a un café juste en face. »

Le couple élégant a ri. Un petit rire gêné, mais un rire quand même. Le vieil homme a retiré sa main, très doucement.

« Pardon, a-t-il dit. Je voulais seulement l’entendre. »

J’ai senti mes joues brûler. Je me suis approchée de lui.

« Vous jouez, monsieur ? »

Il a souri, un sourire fatigué.

« Je jouais. Il y a longtemps. »

Monsieur Garnier a soupiré bruyamment derrière moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai ouvert le couvercle du clavier moi-même.

« Allez-y. Juste un peu. »

« Clémence ! » a sifflé mon patron.

Mais le vieil homme s’était déjà assis. Il a posé son sac par terre, il a frotté ses mains l’une contre l’autre, et il a joué trois notes.

Trois notes. Et j’ai lâché le carnet de commandes que je tenais.

Parce que ces trois notes, je les connaissais par cœur. C’était le début d’une petite valse que mon père jouait chaque dimanche matin, quand j’étais enfant, sur le vieux piano droit de notre salon à Rezé. Une valse qui n’existait sur aucune partition, dans aucun disque. Mon père disait que c’était « la valse de son maître ». Il est mort il y a six ans. Je croyais que plus personne au monde ne la connaissait.

Le vieil homme a continué. La valse a rempli le magasin. Les deux étudiants ont arrêté leur piano numérique. Le petit garçon s’est approché, la bouche ouverte. Même le couple élégant ne riait plus.

Quand il a fini, il y a eu un silence total. Puis le petit garçon a applaudi, et tout le monde a suivi.

Je me suis agenouillée près du tabouret.

« Monsieur… cette valse. Où l’avez-vous apprise ? »

Il m’a regardée, surpris.

« Je ne l’ai pas apprise, mademoiselle. Je l’ai écrite. En 1978. Pour un élève. »

J’avais la gorge serrée.

« Un élève qui s’appelait Didier Morel ? »

Ses yeux se sont agrandis. Il a posé ses mains sur ses genoux.

« Didier… Le petit Didier de Rezé. Comment vous le connaissez ? »

« C’était mon père. »

Il s’appelait Monsieur Lemaire. Il avait été professeur de piano au conservatoire, puis il donnait des cours particuliers. Il m’a raconté, là, sur le tabouret, devant tout le monde.

Mon père avait douze ans quand il était venu frapper à sa porte. Fils d’ouvrier des chantiers navals, pas un sou. Il avait appris tout seul sur un piano de l’église. Monsieur Lemaire l’avait écouté jouer, et il avait dit à mon grand-père : « Je le prends. Vous ne me paierez rien. »

« Pendant six ans, je lui ai donné un cours par semaine. Gratuitement. Il était si doué. Pour ses quinze ans, je lui ai écrit cette valse. Je lui ai dit : c’est la tienne, tu la joueras à tes enfants. »

Il a souri.

« Il l’a fait, alors. »

« Tous les dimanches. »

Monsieur Garnier s’était approché. Il ne disait plus rien. Il regardait ses chaussures.

J’ai demandé au vieil homme pourquoi il était entré dans le magasin ce jour-là. Il a ramassé son sac en plastique et en a sorti une liasse de partitions jaunies, attachées avec un élastique.

« J’ai vendu mon piano il y a deux ans. Je n’avais plus la place, dans le petit appartement. Ma femme est partie, mes mains tremblent un peu. Mais ce matin, je me suis réveillé avec cette valse dans la tête. Et j’ai eu besoin d’entendre un vrai piano. Une dernière fois. »

C’est là que Monsieur Garnier a fait quelque chose que je n’oublierai jamais. Il s’est raclé la gorge, il a tendu la main au vieil homme.

« Monsieur Lemaire, je vous dois des excuses. Je vous ai traité comme un intrus. »

Puis il a ajouté, un peu maladroitement :

« Le magasin ouvre à dix heures. Mais si vous voulez venir jouer à neuf heures, tous les matins, ce piano est à vous. »

Le vieil homme a ri. Un vrai rire, cette fois.

Il vient maintenant tous les jours. À neuf heures, je lui ouvre la porte, je lui prépare un café, et il joue pendant une heure. Les passants s’arrêtent devant la vitrine. Certains entrent. Monsieur Garnier dit que jamais le magasin n’a vendu autant.

Et puis, un mardi, Monsieur Lemaire m’a demandé :

« Tu joues, toi, la fille de Didier ? »

« Un peu. Mal. Papa n’a pas eu le temps de m’apprendre. »

Il a tapoté le tabouret à côté de lui.

« Alors on va finir son travail. »

Depuis, chaque matin, de neuf heures à dix heures, j’apprends. Gratuitement, évidemment. Il dit que c’est une dette qu’il paie à mon père. Moi, je crois que c’est l’inverse.

Il y a une semaine, j’ai réussi à jouer la valse entière, sans une fausse note. Monsieur Lemaire avait les larmes aux yeux. Il a sorti de son sac une feuille pliée en quatre. La partition originale, écrite à la main en 1978. En haut, à l’encre bleue, il était écrit : Pour Didier, et pour ses enfants.

Il me l’a donnée.

Je l’ai encadrée au-dessus du piano à queue. Et maintenant, quand un client demande s’il peut toucher l’instrument, c’est moi qui réponds :

« Bien sûr. C’est fait pour ça. »

Like this post? Please share to your friends:
Leave a Reply

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!: