« Un transistor qui ne capte plus rien ! Comme toi, Seb, t’as jamais rien capté ! » riait mon frère chez le notaire de Charleville. Eux avaient la maison et 90 000 euros. Moi, le vieux poste de papa, « et tout ce qui en sort ». Le soir, j’ai dévissé le dos…

Je m’appelle Sébastien, j’ai quarante et un ans, et je suis mécanicien dans un petit garage de Charleville-Mézières. Je passe mes journées les mains dans le cambouis, la tête sous des capots. Je ne suis pas un grand parleur. Mon père non plus ne l’était pas. On se comprenait avec des gestes, avec des silences, et avec un vieux transistor.

Le transistor du cabanon

Mon père s’appelait René. Il a travaillé trente-huit ans à la fonderie, dans la vallée de la Meuse. Un homme grand, voûté, avec des mains énormes et une voix si basse qu’on devait se pencher pour l’entendre. Quand il rentrait de l’usine, il ne s’asseyait jamais dans le salon. Il allait directement au fond du jardin, dans son cabanon en planches, et il allumait son transistor.

Un vieux poste en bakélite marron, avec une grosse molette dorée et une antenne qu’il fallait orienter vers la fenêtre. Il l’avait depuis 1975. Tous les soirs, il écoutait la radio en griffonnant dans un carnet à spirale, un crayon derrière l’oreille. Quand j’étais petit, je m’asseyais par terre à côté de lui, et je l’écoutais siffloter.

« Qu’est-ce que tu écris, papa ? »

« Des bêtises, mon grand. Des petites bêtises. »

À vingt heures sept précises, tous les soirs, il montait le son. C’était l’heure du journal. Quatre notes, toujours les mêmes, que toute la France connaît. Et mon père fermait les yeux, chaque soir, comme s’il écoutait une prière.

Ceux qui sont partis

J’ai une sœur et un frère. Nathalie est pharmacienne à Lille. Grégoire travaille dans la finance, à Paris. Ils sont partis à dix-huit ans et ne sont presque jamais revenus. Pour eux, les Ardennes, c’était la pluie, la fonderie fermée, l’ennui. Ils appelaient papa à Noël et pour son anniversaire. Parfois.

Moi, je suis resté. Quand maman est partie, il y a douze ans, j’ai pris l’habitude de passer chez papa tous les soirs après le garage. Je lui faisais ses courses, je réparais la chaudière, je changeais les ampoules. Et puis on allait dans le cabanon, et on écoutait la radio. Sans rien dire. Les dernières années, il ne griffonnait plus. Il tenait juste le transistor sur ses genoux, comme un chat.

Un soir, quelques semaines avant la fin, il m’a pris le poignet de sa grosse main.

« Seb. Le transistor. Tu ne le jettes pas. Jamais. Même s’il ne marche plus. Promets. »

« Promis, papa. »

Il est parti en février, à quatre-vingt-trois ans, dans son lit, avec la radio allumée tout bas sur la table de nuit.

Chez le notaire de Charleville

Nathalie et Grégoire sont arrivés la veille du rendez-vous. Ils n’ont pas dormi chez papa. Ils ont pris l’hôtel. Dans le bureau du notaire, Maître Lambotte, ils se sont assis côte à côte, et moi, un peu à l’écart, dans mon blouson de travail. Je n’avais pas eu le temps de me changer.

Grégoire a regardé ma tenue avec un petit sourire. « Tu sors du garage, Seb ? On aurait pu attendre que tu te laves les mains. »

Maître Lambotte a lu le testament. Il était court. Écrit à la main, de la grande écriture penchée de papa.

« À ma fille Nathalie et à mon fils Grégoire, je lègue ma maison de la rue des Forges et mes économies, soit quatre-vingt-dix mille euros, à partager. »

Nathalie a hoché la tête, satisfaite. Grégoire a sorti son téléphone pour prendre une note.

« À mon fils Sébastien, je lègue mon transistor, et tout ce qui en sort. »

Le rire de Grégoire

Grégoire a levé les yeux de son téléphone. Il a regardé le notaire, puis moi. Et il a éclaté de rire.

« Le transistor ! Le vieux poste du cabanon ! Mais il ne capte même plus rien ! »

Nathalie a souri derrière sa main. « Papa avait de l’humour, finalement. »

Grégoire riait encore. « Un transistor qui ne capte plus rien… Ça te va bien, Seb. Toi, t’as jamais rien capté de toute ta vie ! Tu vas pouvoir écouter la météo dans ton garage ! »

J’ai senti mes joues brûler. Je n’avais jamais rien demandé. Mais vingt ans de soirées dans le cabanon, vingt ans à changer les ampoules et à tenir la main de papa… et ça les faisait rire.

Maître Lambotte, lui, ne riait pas. Il a enlevé ses lunettes. Il m’a regardé longtemps.

« Votre père a été très précis sur les mots, monsieur. “Et tout ce qui en sort”. Il m’a demandé de vous dire une chose : ne faites pas réparer ce poste par quelqu’un d’autre. Ouvrez-le vous-même. »

Le cabanon, le soir même

Le soir même, je suis allé au cabanon. Nathalie et Grégoire étaient retournés à l’hôtel, ils parlaient déjà d’agences immobilières. Le cabanon sentait encore le tabac à pipe de papa. Le transistor était sur l’étagère, à sa place, avec son antenne tournée vers la fenêtre.

Je l’ai posé sur l’établi. J’ai pris mon tournevis. Je suis mécanicien : ouvrir des choses, c’est mon métier. J’ai dévissé les quatre vis du dos.

Derrière le panneau, collée contre la paroi avec du vieux ruban adhésif, il y avait une enveloppe kraft. Sur le dessus, de l’écriture de papa : « Pour Seb. Allume-moi à 20 h 07. Et lis seulement après. »

Mes mains tremblaient. Il était dix-neuf heures quarante. J’ai attendu. Vingt-sept minutes, assis sur le tabouret de papa, l’enveloppe sur les genoux.

Vingt heures sept

À vingt heures six, j’ai allumé le poste. Il grésillait, comme toujours. J’ai tourné l’antenne vers la fenêtre, comme papa.

Et à vingt heures sept précises, les quatre notes ont retenti dans le cabanon. Les quatre notes du journal. Celles que j’avais entendues des milliers de fois, assis par terre à côté de lui.

J’ai ouvert l’enveloppe. Il y avait une lettre, et dessous, une partition. Une vraie partition, jaunie, écrite au crayon, avec des ratures. Quatre mesures. Quatre notes. En haut, un titre : « Indicatif — pour la radio — 1981. » Et en bas, une signature.

René Collignon.

Mon père.

La lettre

« Mon grand. Tu viens d’entendre mes quatre notes. Oui, ce sont les miennes. Je les ai écrites en 1980, dans ce cabanon, sur ce transistor, un soir où je n’arrivais pas à dormir. Je jouais de l’harmonium à la paroisse quand j’étais jeune, tu ne le savais pas. J’ai envoyé la partition à la radio, comme ça, pour rire, à un concours. Ils l’ont prise. Depuis quarante-cinq ans, elles passent tous les soirs, et dans les publicités, et dans les films, et même à l’étranger.

Je n’ai jamais rien dit à personne. Ta mère le savait, c’est tout. J’avais peur que ça change les choses. Que vous deveniez des enfants de riche. Je voulais que vous soyez des enfants d’ouvrier, qui savent ce que vaut une journée de travail. Alors j’ai continué la fonderie, et j’ai mis l’argent de côté, chaque année, sans y toucher.

Tout ce qui sort de ce transistor est à toi, Seb. Les quatre notes, les droits d’auteur, et tout ce qui a été mis de côté. Parce que toi, tu es resté écouter avec moi. Tous les soirs. »

J’ai laissé tomber la lettre. Le transistor continuait à parler, tout bas, sur l’établi.

Ce que le notaire savait

Le lendemain, Maître Lambotte m’a reçu seul. Il avait un dossier épais devant lui.

« Votre père est venu me voir il y a quatre ans. Les droits d’auteur de son indicatif ont été versés depuis 1981 sur un compte spécial, à son nom. Il n’a jamais retiré un centime, sauf pour payer vos études à tous les trois. Avec les intérêts et les placements, le compte s’élève aujourd’hui à un million trois cent mille euros. Et les droits continueront à être versés pendant soixante-dix ans après sa mort. À vous. »

Je n’arrivais pas à respirer.

« “Tout ce qui en sort”, a dit le notaire en souriant pour la première fois. Il a choisi ces mots-là avec soin. Juridiquement, c’est parfaitement clair. Il me les a fait relire trois fois. »

Le coup de fil de Grégoire

Grégoire l’a appris une semaine plus tard. Je ne sais pas comment. Peut-être que le notaire de la vente de la maison a parlé. Il m’a appelé à onze heures du soir.

« Seb… C’est vrai, cette histoire de musique ? Papa a composé l’indicatif ? »

« C’est vrai. »

« Mais… c’est injuste ! On est trois enfants ! On va contester ! Ça doit être partagé ! »

J’ai attendu un moment. J’entendais sa respiration au bout du fil.

« Grégoire, tu te souviens de ce qu’il faisait tous les soirs à vingt heures sept ? »

Silence.

« Il montait le son et il fermait les yeux. Pendant quarante-cinq ans, il a écouté sa propre musique, tout seul dans son cabanon. Et toi, tu ne l’as jamais su, parce que tu n’es jamais venu t’asseoir à côté de lui. Ni toi, ni Nathalie. Pas une seule fois. »

Il n’a rien répondu. Leur avocat leur a confirmé une semaine plus tard que le testament était inattaquable.

Un soir d’été

Au mois de juin, Nathalie est venue. Seule. Elle a frappé à la porte du cabanon un soir, vers vingt heures. Elle avait les yeux rouges.

« Je peux ? »

Je lui ai fait de la place sur le banc. On n’a rien dit. À vingt heures sept, j’ai monté le son. Les quatre notes ont résonné entre les planches. Nathalie a fermé les yeux, exactement comme papa. Puis elle a pleuré, longtemps, la tête sur mon épaule.

« Je l’ai entendu toute ma vie, Seb. Dans ma voiture, dans ma pharmacie. Et je ne savais pas que c’était lui. »

Ce qui sort encore du transistor

Je suis toujours mécanicien. J’ai racheté le garage où je travaillais, et j’ai embauché deux apprentis de la vallée. Avec une partie de l’argent, j’ai créé une petite bourse pour les enfants d’ouvriers des Ardennes qui veulent apprendre la musique. Elle porte le nom de papa.

Le cabanon, je l’ai gardé. Grégoire et Nathalie ont vendu la maison de la rue des Forges, mais j’ai racheté le bout de jardin avec le cabanon. Le transistor est toujours là, sur l’étagère, l’antenne tournée vers la fenêtre.

Et tous les soirs, où que je sois, à vingt heures sept, quand j’entends les quatre notes, je ferme les yeux.

Mon père disait qu’il écrivait des petites bêtises. Il avait simplement trouvé le moyen de nous dire bonsoir, chaque jour, pour toujours.

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