Je m’appelle Anthony, j’ai 39 ans, et je suis menuisier à Angers. Je fabrique des escaliers, des cuisines, des bibliothèques sur mesure. J’aime l’odeur du chêne fraîchement raboté, le bruit du copeau qui s’enroule. Ce métier, je le dois à un seul homme : mon grand-père Marcel, compagnon menuisier à Saumur.
Pépé avait fait son tour de France dans sa jeunesse, d’atelier en atelier, comme les compagnons d’autrefois. Il avait travaillé sur des charpentes de châteaux de la Loire, restauré des escaliers en colimaçon, refait des portes d’églises. Son atelier était au fond de sa cour, à Saumur, sous une grande verrière poussiéreuse.
Chaque été, depuis mes douze ans, je passais mes vacances avec lui. Il m’a tout appris avec un seul outil : son vieux rabot en bois de cormier, usé, poli par soixante ans de travail. « Un bon rabot, Anthony, ça ne se prête pas. Ça se transmet. » Il ne laissait jamais personne le démonter.
Ceux qui venaient pour le gâteau
Mes cousins, Ludovic et Mélanie, ne venaient qu’aux anniversaires. Leur père, mon oncle Patrick, trouvait que pépé « vivait comme un ouvrier alors qu’il aurait pu profiter ». Moi, j’étais « l’apprenti », celui qui « n’avait pas fait d’études ».
Quand pépé est parti, au printemps, à 92 ans, mon oncle a contacté le notaire le lendemain. Il avait déjà trouvé un acheteur pour la maison en tuffeau.
Chez maître Lemaire, à Saumur, la lecture a été rapide. La maison et la cour, pour Ludovic et Mélanie. Les économies, pour mon oncle. Puis le notaire a posé sur son bureau le vieux rabot.
« Et pour Anthony, le rabot de monsieur Marcel. »
« Raboter ta paie »
Ludovic a éclaté de rire. « Un vieux rabot ! Tu vas pouvoir raboter ta paie, Anthony ! »
Mon oncle a haussé les épaules. « L’apprenti a eu son outil. Chacun son niveau. Ça te fera un presse-papier. » Mélanie riait derrière son téléphone.
Moi, je caressais le bois. Je connaissais chaque nœud, chaque marque. Et je me souvenais du regard de pépé quand, à quinze ans, j’avais voulu retirer la lame pour l’affûter seul. « Pas celui-là, petit. Pas encore. »
Maître Lemaire a ouvert une enveloppe. « Monsieur Marcel a laissé une instruction. Retirez le coin. Puis la lame. » Il m’a tendu un petit maillet en bois. Ludovic a cessé de rire.
Un petit coup sec à l’arrière du rabot, comme pépé me l’avait montré. Le coin a glissé. J’ai retiré la lame. Sous elle, le bois avait été creusé avec une précision incroyable. Dans le creux, il y avait une vieille clé en fer et un papier plié en huit.
La porte dans la falaise
Le papier disait seulement : « Cave du coteau, chemin des Perrières. Pour Anthony. » Autour de Saumur, les falaises de tuffeau sont percées de caves troglodytes, creusées depuis des siècles. Pépé en possédait une. Personne dans la famille ne le savait.
Le notaire a lu la lettre jointe au testament.
« Mon petit Anthony. Pendant cinquante ans, chaque soir, après l’atelier, je suis monté dans ma cave. J’y ai fabriqué les meubles que je n’avais jamais le temps de faire pour les clients. Pour le plaisir. Un par an. Un buffet, une horloge, un secrétaire marqueté, un escalier miniature de compagnon. Un antiquaire de Paris les a vus l’an dernier. Il m’a dit des chiffres que je n’ose pas écrire. La cave, le coteau et tout ce qu’il y a dedans sont à toi, parce que tu es le seul qui ait su tenir mon rabot. »
Le lendemain, nous sommes montés au coteau avec le notaire. La clé a tourné dans la serrure d’une lourde porte en chêne. À l’intérieur, sous la voûte de pierre blanche, cinquante meubles étaient alignés sous des draps. L’expert mandaté par le notaire a parlé de pièces « exceptionnelles, dignes des musées ». L’estimation dépassait largement la valeur de la maison et des économies réunies.
Mon oncle était blême. « C’est impossible ! Papa nous a caché ça ! Ces meubles sont à toute la famille ! »
Maître Lemaire a répondu calmement : « Monsieur, votre père a légué expressément le rabot et la cave qu’il ouvre, avec son contenu. Le testament est en règle, et votre part légale vous a été attribuée. Il l’avait fait vérifier deux fois. »
Ludovic a murmuré : « Il ne nous a jamais rien dit… » Le notaire a répondu simplement : « Il vous a proposé de venir à l’atelier, monsieur. Chaque été. Il suffisait de prendre un outil. »
Ce qui se transmet
La lettre se terminait ainsi : « Ne vends pas tout. Garde l’escalier de compagnon. Et prends un apprenti. Un métier qu’on ne transmet pas, c’est un arbre qu’on laisse mourir. »
J’ai vendu quelques meubles, pas plus. Avec cet argent, j’ai racheté l’atelier de pépé à mes cousins, qui ne savaient pas quoi en faire. Mélanie est venue me voir avant la signature. Elle a passé la main sur l’établi et a dit doucement : « Il m’avait appris à faire un nichoir, quand j’avais dix ans. Je l’ai encore. » Elle est revenue plusieurs fois depuis.
Aujourd’hui, l’atelier de Saumur a rouvert. J’y forme deux apprentis. L’escalier de compagnon est exposé sous la verrière, et le coteau est ouvert aux visiteurs les journées du patrimoine. Le vieux rabot a retrouvé sa lame. Il est sur mon établi, et personne n’a le droit de le démonter. Pas encore.
On se moque souvent d’un vieil outil usé. Mais un outil qui a servi toute une vie garde toujours, quelque part sous sa lame, un peu de l’âme de celui qui l’a tenu.