Une dame m’a apporté une vieille poupée avec un œil bleu et un œil marron. Elle voulait qu’on lui rende deux yeux pareils. Sur mon étagère, depuis 1975, il y a sa jumelle…

Je m’appelle Annick, j’ai 64 ans, et je répare des poupées anciennes depuis quarante ans. Des têtes en porcelaine fêlées, des bras décollés, des cheveux à refaire mèche par mèche. On m’apporte surtout des souvenirs, et je les traite comme tels.

Un œil bleu, un œil marron

Ce matin-là, une dame de mon âge est entrée avec une poupée enveloppée dans un foulard. Elle l’a posée sur l’établi. Une poupée des années cinquante, robe bleue délavée. Un œil bleu, un œil marron.

— Elle est comme ça depuis que j’ai treize ans. Je voudrais qu’on lui remette deux yeux bleus. Qu’elle soit enfin complète.

Je me suis retournée vers l’étagère derrière moi. Depuis 1975, une poupée y est assise, la seule que je n’ai jamais voulu vendre. Un œil marron, un œil bleu.

La dame a suivi mon regard. Elle s’est figée. Et moi, j’ai reconnu le petit grain de beauté au coin de sa bouche, celui que je taquinais quand nous avions dix ans.

— Françoise ?

— Annick…

Le pacte de 1975

En 1975, Françoise et moi avions treize ans. Nous étions inséparables. Même école, même rue, même passion pour nos poupées : la sienne avait des yeux bleus, la mienne des yeux marron.

Au printemps, son père a été muté à l’autre bout du pays. Le départ était prévu pour l’été. Nous étions désespérées. Alors nous avons eu une idée : nous sommes allées chez le vieux réparateur de poupées du quartier, monsieur Delorme, et nous lui avons demandé d’échanger un œil de chaque poupée.

Il nous a regardées très sérieusement, puis il a accepté. Il a dit : « Comme ça, chacune gardera un regard de l’autre. »

Françoise est partie en juillet. Nous nous sommes écrit quelques lettres, puis, avec un nouveau déménagement, une adresse s’est perdue. À l’époque, il suffisait de peu pour perdre quelqu’un.

L’atelier de monsieur Delorme

Ce que Françoise ne savait pas, c’est que l’atelier où elle venait d’entrer était celui de monsieur Delorme. J’y avais passé tous mes mercredis après son départ. Il m’avait appris le métier, et il m’avait laissé sa boutique en 1986.

— Je suis revenue m’installer dans la région le mois dernier, m’a-t-elle dit. J’ai vu la vitrine. Je me suis dit qu’il était temps de réparer ma poupée et de tourner la page. J’étais persuadée que tu avais oublié.

— Moi, j’avais gardé la boutique pour que tu saches où me trouver, ai-je répondu. Je n’osais pas me l’avouer.

Nous avons ri, pleuré, et ri encore. J’ai fermé l’atelier pour la journée. Nous avons parlé jusqu’au soir, de nos vies, de nos métiers, de nos familles, de tout ce que nous avions manqué.

La réparation qu’on n’a pas faite

À la fin de la journée, Françoise a regardé sa poupée sur l’établi.

— Alors, tu lui remets deux yeux bleus ?

J’ai pris mes petits outils. Puis je les ai reposés.

— Je crois qu’elle est déjà complète.

Elle a souri. J’ai simplement recousu sa robe, recollé une main, refait quelques boucles. J’ai fait la même chose pour la mienne. Et nous les avons assises côte à côte, sur l’étagère de monsieur Delorme, un œil bleu et un œil marron chacune.

Depuis, Françoise vient prendre le thé à l’atelier chaque mercredi après-midi, comme lorsque nous avions treize ans. Les clients nous demandent souvent pourquoi ces deux poupées ont les yeux dépareillés.

Alors nous racontons l’histoire à deux voix. Et à la fin, nous disons toujours la même chose : chacune a gardé un regard de l’autre.

Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par IA.

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