J’ai 61 ans, je suis marié à Anne depuis 1990, et je n’avais jamais touché de l’argile de ma vie avant l’hiver dernier.
Les six bols
Pour notre mariage, nous avions reçu six bols tournés à la main. Un bleu-vert profond, irrégulier, avec une petite empreinte de pouce sur chaque bord. On croyait à un cadeau commun d’amis. Pendant 35 ans, on a mangé notre soupe dedans tous les soirs d’hiver.
Ils se sont cassés un par un, au fil des années. Le dernier est tombé d’un carton lors de notre déménagement, l’an passé. Anne n’a rien dit. Elle a ramassé les morceaux et les a rangés dans une boîte à biscuits. C’est cette boîte qui m’a décidé.
Le cours du jeudi
Je me suis inscrit à un cours de poterie, le jeudi soir, en racontant à Anne que j’allais jouer aux cartes. La professeure, Françoise, a 66 ans et des mains d’une précision incroyable. Les miennes produisaient des choses penchées et absurdes.
Au bout de deux mois, je lui ai montré la photo des bols, pour qu’elle m’aide à retrouver la couleur. Elle a reconnu tout de suite son émail. Elle avait 30 ans en 1990 et venait d’ouvrir son atelier. Ces bols avaient été l’une de ses premières commandes.
— Ce n’étaient pas vos amis qui les avaient commandés. C’était votre femme. Et elle en avait demandé sept.
Le bol des disputes
Françoise a sorti de son armoire un bol enveloppé dans du papier journal jauni. Le même bleu-vert. Mais celui-là avait une fine fêlure dorée tracée exprès dans l’émail, et deux empreintes de pouce au lieu d’une.
— Elle était venue me voir trois semaines avant votre mariage. Elle m’a dit : « Six bols pour tous les jours. Et un septième pour le jour où on se disputera vraiment. Ce jour-là, l’un de nous viendra le chercher, et on mangera la soupe dedans, à deux, jusqu’à ce que ça passe. » Elle m’a demandé de le garder ici. Pour que celui qui viendrait le chercher fasse le premier pas.
Personne n’était jamais venu.
J’ai repensé à nos 36 ans. On s’était disputés, bien sûr. Mais jamais assez pour traverser la ville et frapper chez une potière. Je me suis assis sur le tabouret et j’ai ri comme je n’avais pas ri depuis longtemps. Puis j’ai eu les larmes aux yeux, parce qu’Anne avait prévu, à 25 ans, une manière de toujours revenir l’un vers l’autre. Et qu’elle ne me l’avait jamais dit, pour qu’on n’en ait jamais besoin.
La soupe du jeudi
Avec l’aide de Françoise, j’ai fini six bols. Ils sont un peu de travers, l’émail est moins régulier que l’original, et j’ai mis une empreinte de mon pouce sur chaque bord. Un jeudi soir, je suis rentré avec un carton et le septième bol posé dessus.
Anne a déballé les six nouveaux en silence. Puis elle a vu le septième. Elle a porté la main à sa bouche.
— Tu es allé le chercher ? On s’est disputés et je ne m’en suis pas rendu compte ?
— Non. Je suis allé le chercher pour te dire qu’on n’en avait jamais eu besoin.
Elle a ri, puis elle a pleuré, puis elle a avoué qu’elle avait failli aller le chercher une fois, en 2003, à cause d’une histoire de vacances. Et qu’elle avait changé d’avis devant la porte de l’atelier.
Ce soir-là, on a mangé la soupe dans le septième bol, à deux, juste parce qu’on en avait envie. Les six bols de travers sont dans le buffet. Le septième est retourné chez Françoise. Anne dit qu’il doit rester là-bas, au cas où. Moi, je continue le cours du jeudi. Je ne prétends plus jouer aux cartes.
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par IA.