J’arrivais directement du chantier, en combinaison blanche couverte de plâtre. L’agent a ri : « Ne touchez à rien, vous allez salir nos brochures ! » Sur ces brochures, il y avait l’immeuble des Chartrons. Il ne savait pas que c’était le mien.

Je m’appelle Sonia, j’ai 49 ans, et je suis plâtrière depuis l’âge de 17 ans. Ma mère faisait des ménages, mon père était maçon. J’ai appris le métier sur les chantiers de Bordeaux, avec des hommes qui me disaient que je ne tiendrais pas trois mois. J’ai tenu trente-deux ans. Avec le temps, j’ai monté ma propre entreprise. Puis, pierre après pierre, j’ai commencé à construire mes propres immeubles.

Je n’ai jamais changé ma façon de vivre. Je suis toujours sur les chantiers à sept heures du matin, avec mes équipes. Je connais le prénom de chacun de mes ouvriers, celui de leurs femmes, de leurs enfants. Je n’ai pas de chauffeur, pas de bureau avec vue. Mes mains sont abîmées par la chaux et le plâtre, et j’en suis fière. Dans le milieu, on m’appelle « la patronne en blanc ».

Le dernier, c’est la résidence des Chartrons. Vingt-quatre appartements dans un ancien chai rénové, avec un penthouse sur le toit qui regarde la Garonne. J’avais confié la vente à une agence chic du cours de l’Intendance. Je n’y étais jamais allée. Tout s’était fait par mon associé et par le directeur, Monsieur Lacoste.

La chaise près des toilettes

Ce matin-là, je sortais d’un chantier à Bègles. Je n’avais pas eu le temps de me changer. Combinaison blanche, plâtre jusque dans les cheveux. Je voulais voir comment l’agence présentait mon immeuble, incognito, avant ma réunion avec le directeur.

À peine la porte poussée, un jeune agent en costume bleu m’a barré la route. « Livraison ? C’est par derrière. » J’ai dit que je venais pour la résidence des Chartrons, le penthouse. Il a éclaté de rire, devant un couple de clients. « Les visites, c’est pour les acheteurs, pas pour les plâtrières ! Et ne touchez à rien, vous allez salir nos brochures. »

Le couple a ri. L’agent, Grégoire selon son badge, m’a fait asseoir sur une chaise en plastique, près de la porte des toilettes. « Vous attendrez là. Si vous voulez, il y a un balai, rendez-vous utile. »

Puis il est retourné vers ses clients, et je l’ai entendu dire : « Ne vous inquiétez pas, c’est une résidence très sélective. On ne vend pas à n’importe qui. »

Une seule personne ne riait pas. Une jeune conseillère, Chloé, qui ne devait pas avoir 25 ans. Elle m’a apporté un café et m’a dit tout bas : « Je suis désolée. Il n’a pas le droit de vous parler comme ça. Si vous voulez, je peux vous montrer les plans, moi. » Elle m’a présenté le penthouse avec passion, en me montrant les poutres d’origine, la vue. Elle ne savait pas que c’était moi qui avais refait chaque mur.

L’arrivée du directeur

Vingt minutes plus tard, la porte s’est ouverte. Monsieur Lacoste est entré, costume gris, dossier sous le bras. Grégoire s’est précipité vers lui. « Monsieur, ne faites pas attention, je fais sortir cette dame tout de suite. »

Le directeur a tourné la tête vers moi. Il s’est arrêté net. Son dossier lui a glissé des mains et s’est ouvert sur le sol. Sur la première page, il y avait ma photo et mon nom, en gros : Sonia Ferreira, présidente du groupe Ferreira Bâtiment, propriétaire de la résidence des Chartrons.

« Madame Ferreira ? Mais… pourquoi êtes-vous assise ici ? »

Je me suis levée, j’ai épousseté ma combinaison. « Votre collaborateur m’a installée près des toilettes. Il m’a aussi proposé un balai. »

Grégoire est devenu livide. Le couple de clients s’est figé. L’homme a ramassé une brochure et a regardé la photo de l’immeuble, puis moi.

« C’est vous qui avez construit ça ? »

« Construit, rénové, et plâtré moi-même. Le penthouse, je l’ai fait de mes mains. »

La leçon

Monsieur Lacoste s’est confondu en excuses. Il voulait renvoyer Grégoire sur-le-champ. Je l’ai arrêté. « Non. Licencier quelqu’un, c’est facile. Je préfère qu’il apprenne. »

J’ai posé mes conditions. Le mandat de vente de la résidence des Chartrons serait désormais confié à Chloé, qui en toucherait la commission. Et Grégoire passerait une semaine sur un de mes chantiers, avec mon équipe, en combinaison blanche.

Puis je me suis tournée vers le couple de clients, qui n’osait plus bouger. « Et vous, si le penthouse vous intéresse toujours, Chloé se fera un plaisir de vous le faire visiter. Vous verrez, les murs sont très propres. » L’homme a rougi jusqu’aux oreilles. Sa femme a murmuré des excuses. Ils ont finalement acheté un appartement au deuxième étage, et ils m’ont envoyé une carte de vœux tous les ans.

Il a accepté, la tête basse. Le lundi suivant, il est arrivé à Bègles à sept heures, avec des chaussures de ville. Mes gars ont ri, mais gentiment. Il a porté des sacs de plâtre de trente-cinq kilos, gâché l’enduit, poncé des plafonds. Le mercredi, il avait des ampoules plein les mains. Le vendredi, il a mangé avec l’équipe, assis sur un seau retourné.

Le dernier jour, il est venu me voir. « Je ne savais pas que c’était aussi dur. Je regardais vos murs et je ne voyais rien. Maintenant, je vois tout. » Puis il a ajouté, gêné : « Ma mère était aide à domicile. J’avais honte d’elle. Je crois que c’est pour ça que j’ai été odieux avec vous. »

Chloé a vendu les vingt-quatre appartements en quatre mois. Avec sa commission, elle a passé sa carte d’agent et ouvert sa propre petite agence à Libourne. Je lui ai confié la vente de mon prochain immeuble. Grégoire, lui, travaille toujours chez Monsieur Lacoste. On m’a dit qu’il serre maintenant la main de tous les livreurs.

Le penthouse, je ne l’ai finalement pas vendu. J’y ai installé ma mère, qui a nettoyé les bureaux des autres pendant quarante ans. Chaque soir, elle regarde la Garonne depuis la terrasse.

On ne juge pas quelqu’un à la poussière sur ses vêtements : c’est souvent la trace de tout ce qu’il a construit.

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