Je m’appelle Bernard, j’ai 68 ans. Il y a quarante ans, avec ma femme Monique, j’ai ouvert une petite épicerie dans un village de l’Anjou. On se levait à quatre heures pour aller au marché de gros, on connaissait chaque client par son prénom. Aujourd’hui, il y a 40 supermarchés à notre nom dans la région, et 2 000 salariés. Monique n’est plus là, mais je n’ai jamais oublié ce qu’elle répétait : « Un magasin, c’est d’abord des gens. »
Depuis quelques mois, je recevais des lettres anonymes au siège. Toutes parlaient du magasin d’Angers. Des employés qui pleuraient dans la réserve, des démissions en série, un directeur qui hurlait. Sur le papier, pourtant, ce magasin était l’un des plus rentables du groupe. Le directeur, Yann, était présenté comme un homme brillant.
« Bébert, intérimaire »
Alors j’ai fait quelque chose de fou. Je me suis laissé pousser la barbe pendant quinze jours. J’ai mis une vieille blouse et des lunettes d’occasion. Ma directrice des ressources humaines m’a inscrit comme intérimaire, sous le nom de Bernard Martin. Sur mon badge, on a écrit « Bébert ». Personne, à Angers, ne connaissait mon visage.
Le premier matin, Yann m’a regardé de haut en bas devant toute l’équipe. « Tu ranges encore des yaourts à ton âge ? T’es périmé, papy, comme eux ! » Les employés ont baissé les yeux. Personne n’a ri. J’ai compris tout de suite qu’ils avaient peur.
Pendant cinq jours, j’ai tout vu. Yann criait sur les caissières devant les clients. Il supprimait les pauses quand le chiffre de la journée ne lui plaisait pas. Il m’a fait nettoyer la chambre froide à genoux, « parce que les vieux, ça ne sert qu’à ça ». Le soir, je rentrais chez moi le dos en compote, et je pleurais de colère.
Lina
Une seule personne m’a traité comme un être humain. Lina, 22 ans, caissière, étudiante en comptabilité le soir. Le premier midi, elle m’a trouvé assis sur une caisse dans la réserve, sans rien à manger. Elle a coupé son sandwich en deux. « Tenez, Bébert. Il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit. Vous rangez mieux les rayons que n’importe qui ici. »
Chaque jour, elle partageait son repas avec moi. Elle me parlait de sa mère, seule avec trois enfants, de ses rêves d’ouvrir un jour son propre cabinet. Elle ne savait rien de moi, et elle me donnait la moitié de ce qu’elle avait.
Les autres employés, eux, n’osaient pas me parler devant le directeur. Mais quand il avait le dos tourné, un boucher me glissait un café, une vendeuse du rayon fromage m’aidait à porter les cartons. J’ai découvert une équipe formidable, épuisée, qui tenait debout grâce à la solidarité. Ce n’était pas le magasin qui allait mal. C’était un seul homme.
Le jeudi, Yann nous a surpris. « Tu perds ton temps avec ce vieux, Lina ? Tu crois que je te paye pour faire du social ? Encore une fois, et tu dégages. » Elle a couru s’enfermer dans les toilettes. Je l’ai entendue pleurer à travers la porte. Ce soir-là, j’ai appelé mon avocat.
Le lundi matin
Le lundi, Yann a réuni toute l’équipe dans la salle de pause, tout sourire. « Le président du groupe nous fait l’honneur d’une visite ! Alors vous souriez, vous vous taisez, et vous me laissez parler. » La porte s’est ouverte. Je suis entré, rasé de près, en costume sombre.
Lina a porté les mains à sa bouche. Yann s’est retourné, et sa tasse de café s’est écrasée sur le carrelage. Il a balbutié : « Monsieur le président… je… »
J’ai pris la parole. « Bonjour à tous. Certains d’entre vous me connaissent sous le nom de Bébert. Pendant cinq jours, j’ai rangé vos rayons, nettoyé la chambre froide et mangé dans la réserve. J’ai vu comment on vous traite dans ce magasin. Je vous demande pardon de ne pas l’avoir vu plus tôt. »
Puis je me suis tourné vers Yann. « Vous m’avez dit que j’étais périmé. Peut-être. Mais vous, vous avez oublié l’essentiel : ce magasin, ce sont eux. Vous êtes dispensé de vos fonctions à partir de ce matin. La suite se fera avec les ressources humaines, dans les règles. »
Il est sorti sans un mot. Dans la salle, personne n’a applaudi au début. Puis une vieille employée de la boulangerie a commencé, doucement. Et tout le monde l’a suivie.
La moitié d’un sandwich
Je me suis approché de Lina. Elle tremblait. « Monsieur, je suis désolée, je ne savais pas… » Je l’ai interrompue. « Tu m’as donné la moitié de ton repas sans rien savoir de moi. C’est exactement pour ça que je suis là. »
Le groupe a pris en charge la fin de ses études de comptabilité. Aujourd’hui, elle travaille au siège, au service financier, et elle a gardé l’habitude d’aller déjeuner une fois par semaine avec les équipes des magasins. La nouvelle directrice du magasin d’Angers est une ancienne caissière, qui connaît tous ses employés par leur prénom. Les lettres anonymes ont cessé. Les démissions aussi.
J’ai gardé ma vieille blouse et mon badge « Bébert ». Ils sont accrochés dans mon bureau, au siège. Chaque nouveau directeur de magasin que je recrute passe devant. Et je lui raconte l’histoire de la moitié d’un sandwich.
On reconnaît la grandeur d’une personne à la façon dont elle traite ceux qui, croit-elle, ne peuvent rien pour elle.