Je m’appelle Marcel, j’ai quatre-vingt-quatre ans, et je suis né dans un petit village du Luberon, entre les vignes et la garrigue. Je n’en suis presque jamais parti. Ici, les pierres me connaissent.
Le grand mas en bas du chemin appartenait autrefois à mes parents. Mon père l’avait vendu en 1970, quand les temps étaient durs, et nous étions montés vivre dans la petite maison du haut. Mais au fond du terrain du mas, juste à la limite, il y a un olivier. Ma mère, Rose, l’avait planté de ses mains. Et l’acte de vente, rédigé à l’ancienne, me laisse le droit d’aller le soigner et d’en cueillir les olives jusqu’à ma mort.
Pendant cinquante ans, les propriétaires successifs n’y ont jamais rien trouvé à redire. Je passais le matin avec mon arrosoir, je saluais, on me saluait.
Et puis, au printemps dernier, le mas a été vendu à un homme de Paris.

Il s’appelait Stéphane Morel. La cinquantaine, chemise blanche ouverte, lunettes de soleil, une grosse voiture noire qui soulevait toute la poussière du chemin. Il a fait venir des architectes, des paysagistes, des camions. Dès la première semaine, il est venu me voir.
« Monsieur, il paraît que vous traversez mon terrain tous les matins. »
« Je vais arroser l’olivier de ma mère. C’est écrit dans l’acte. »
Il a ri, de ce rire des gens qui ont l’habitude qu’on leur dise oui.
« L’acte de 1970 ? Vous savez, ce genre de clause, avec un bon avocat… Écoutez, je vais être franc. Je veux faire une piscine à débordement à cet endroit-là. Avec la vue sur le Luberon. Votre arbre est exactement au milieu. Je vous propose de l’argent. Beaucoup. Et vous arrêtez de venir. »
« Cet arbre n’est pas à vendre. »
Il a enlevé ses lunettes et m’a regardé comme on regarde un caillou dans sa chaussure.
« Vous êtes un vieux paysan têtu. Très bien. On verra. »
La semaine suivante, il a fait poser une clôture. Un grillage vert, avec un portail fermé à clé. J’ai trouvé une lettre d’avocat dans ma boîte aux lettres. Des mots compliqués. Contestation. Servitude. Procédure.
Au village, les gens ont commencé à parler. Certains disaient que j’avais raison. D’autres, qu’on ne gagnait jamais contre ces gens-là.
Moi, je montais quand même tous les matins jusqu’au grillage. Je regardais l’olivier de loin. Il avait soif, je le voyais à ses feuilles. Je lui parlais un peu, comme à une personne. Et je redescendais.
Un matin de juillet, Stéphane m’a trouvé là, les mains accrochées au grillage. Il est sorti en peignoir, son téléphone à la main.
« Vous recommencez ? Si vous continuez à rôder, j’appelle les gendarmes. »
C’est à ce moment-là qu’une petite voiture grise s’est arrêtée dans la cour. Un chauffeur est sorti, a ouvert la portière arrière. Une vieille dame aux cheveux blancs, très droite malgré sa canne, est descendue lentement.
« Maman ! » a dit Stéphane, surpris. « Tu devais arriver ce soir ! »

La dame ne l’a pas écouté. Elle regardait autour d’elle. La façade du mas, le vieux puits, le figuier près de la porte. Ses lèvres tremblaient.
« Stéphane… c’est ici ? C’est cette maison-là que tu as achetée ? »
« Oui, maman. Je te l’avais dit, un mas dans le Luberon. »
« Tu ne m’avais pas dit le village. »
Elle a fait quelques pas, puis elle a vu l’olivier, derrière le grillage. Elle s’est arrêtée net. Et lentement, elle s’est tournée vers moi.
Elle m’a regardé longtemps. Puis elle a dit un seul mot, d’une voix d’enfant.
« Marcel ? »
Mon cœur s’est arrêté. Il y a soixante-dix ans, une seule personne prononçait mon prénom comme ça, en traînant sur le e, avec l’accent de Paris.
« Hélène ? La petite Hélène ? »
Elle a lâché sa canne. Son fils l’a rattrapée de justesse.
Il faut que je vous explique. En 1951, j’avais neuf ans. Une association de Paris envoyait des enfants des quartiers pauvres passer l’été à la campagne. Ma mère, Rose, s’était portée volontaire pour en accueillir une. On nous avait envoyé Hélène, sept ans, maigre comme un clou, qui n’avait jamais vu une chèvre ni une étoile filante.
Elle est revenue tous les étés, pendant huit ans. Ma mère l’appelait « ma deuxième ». Elle lui tressait les cheveux, lui apprenait à faire la tapenade, lui chantait des chansons provençales. Hélène, à Paris, vivait avec une tante qui ne l’aimait pas beaucoup. Ici, c’était chez elle.
Et en 1953, Hélène et ma mère avaient planté un olivier ensemble. Au fond du terrain. Hélène avait dit : « Comme ça, même quand je suis à Paris, il y a un bout de moi qui reste ici. »
Puis un été, elle n’est pas revenue. Sa tante avait déménagé. Les lettres se sont perdues. Ma mère a attendu des années. Elle est morte en 1994 en disant encore : « Je me demande ce qu’est devenue ma petite Parisienne. »
Hélène s’est approchée du grillage. Elle a posé sa main dessus, à côté de la mienne.
« Il est encore là, a-t-elle murmuré. Notre arbre. »
« Je l’arrose tous les matins depuis que maman est partie. Pour elle. Et un peu pour toi. »
Elle s’est retournée vers son fils. Je n’oublierai jamais son regard.
« Stéphane. Pourquoi y a-t-il un grillage entre Marcel et cet arbre ? »
Il a ouvert la bouche. Rien n’est sorti. Il était devenu rouge jusqu’aux oreilles.
« Maman, je ne savais pas… Je voulais faire une piscine, et… »
« Toute ta vie, je t’ai parlé de ces étés. De Rose. De l’olivier. Tu te souviens de ce que je te disais quand tu étais petit et que tu ne voulais pas dormir ? »
Il a baissé la tête. Puis il a répondu, très bas :
« Que tu avais été heureuse une seule fois dans ton enfance. Dans une maison en Provence, chez une dame qui sentait le thym. »
« C’est cette maison-ci, Stéphane. Et la dame qui sentait le thym, c’est la mère de cet homme que tu as traité de rôdeur. »
Stéphane est resté immobile un long moment. Puis il est rentré dans la maison. Il est ressorti avec un trousseau de clés. Il a ouvert le portail lui-même, et il s’est tourné vers moi.
« Monsieur Marcel… Je vous demande pardon. J’ai cru que tout s’achetait. Je viens de comprendre que ce que j’ai acheté, c’est l’endroit où ma mère a été aimée. »
Le grillage a été démonté le lendemain. Il a annulé l’avocat. La piscine, il l’a fait construire de l’autre côté, plus petite, sans vue. « La vue, je l’aurai depuis l’olivier », a-t-il dit.
Hélène est restée tout l’été. Chaque matin, nous allions ensemble arroser l’arbre, elle avec sa canne, moi avec mon arrosoir. On parlait de Rose, des chèvres, des étoiles filantes. Elle m’a appris qu’elle avait été institutrice, qu’elle avait raconté les étés provençaux à des centaines d’enfants.
En septembre, Stéphane a fait poser un petit banc de pierre au pied de l’olivier. Gravé dessus, il y a deux prénoms : Rose et Hélène, 1953.
Et quand on a fait la récolte, en novembre, il est venu avec nous, en vieux pantalon, les mains pleines de terre. Il a cueilli les olives sur l’échelle, maladroit, en riant.
À un moment, il s’est arrêté et m’a demandé :
« Marcel, vous croyez que votre mère m’aurait pardonné ? »
Je lui ai tendu un panier.
« Ma mère pardonnait tout à ceux qui savent revenir. Ta mère est revenue. Et toi aussi. »