« La garderie, c’est en face, nounou ! Ici, on plaide, on ne change pas les couches ! » a ricané le grand avocat devant tout le tribunal de Lille. Toute la salle a ri. Il ne m’avait pas reconnue. Moi, si. Pendant six ans, c’est moi qui l’avais bercé…

Je m’appelle Martine, j’ai cinquante-huit ans, et pendant vingt-six ans j’ai été nounou à Roubaix. Assistante maternelle agréée, pour être exacte. Trois ou quatre enfants à la fois dans mon appartement du deuxième étage, rue de l’Épeule : les biberons, les siestes, les genoux écorchés, les premières dents, les premiers mots. J’ai gardé quarante-trois enfants au total. Je me souviens de chacun d’eux. Du prénom, du doudou, de la chanson qui les endormait.

Les soirs d’études

Ce que peu de gens savaient, c’est ce que je faisais le soir. Quand le dernier enfant était reparti avec sa maman, je rangeais les jouets, je lavais les biberons, et je sortais mes livres. Des livres de droit.

Tout a commencé il y a quinze ans. Une famille de mon immeuble avait été expulsée en plein hiver, par erreur, à cause d’un courrier mal lu. Personne n’avait su les défendre. Moi non plus. Ce soir-là, je me suis juré que ça n’arriverait plus jamais devant moi sans que je sache quoi dire.

Alors j’ai passé une capacité en droit, en cours du soir. Puis une licence, à la faculté de Lille, en distanciel. Puis un master. On riait de moi, parfois. Une cousine, aux repas de famille : « Martine se prend pour une avocate, maintenant ! Elle va plaider pour les doudous ! » J’ai continué. À cinquante-cinq ans, j’ai réussi l’examen d’entrée à l’école des avocats. J’étais la plus âgée de ma promotion, de vingt-cinq ans. Il y a deux ans, j’ai prêté serment. Ma robe noire, je l’ai achetée d’occasion à un avocat retraité de Tourcoing. Je la transporte dans un vieux sac en toile, celui où je mettais autrefois les couches de rechange.

L’immeuble

J’habite toujours le même immeuble, rue de l’Épeule. Quarante logements, des familles modestes, des retraités, des jeunes couples. Il y a deux ans, une société immobilière, Nordia Patrimoine, l’a racheté. Trois mois plus tard, tout le monde a reçu la même lettre : l’immeuble était « dangereux », il fallait partir. Aucune solution de relogement. Le projet, on l’a appris ensuite, était de tout raser pour construire des appartements de standing.

Mes voisins sont venus frapper chez moi, un soir. Monsieur Benali, quatre-vingt-un ans, qui vit là depuis 1974. Madame Dupuis et ses trois enfants. Le jeune Kévin, livreur. « Martine, tu as fait des études de droit. Tu peux nous aider ? »

J’ai dit oui. Ce serait ma première grande affaire.

Le couloir du tribunal

Le jour de l’audience, au tribunal judiciaire de Lille, il pleuvait. J’étais arrivée tôt, avec mon imperméable beige usé et mon sac en toile. Je m’étais assise sur un banc du couloir pour relire mes notes.

Une jeune maman, perdue, un bébé dans les bras, s’est approchée. « Madame, vous pouvez me le tenir une minute ? Je dois trouver le greffe, il pleure dès que je le pose. » J’ai pris le bébé. Mes bras ont retrouvé tout de suite le bon geste. Il s’est calmé en dix secondes.

C’est là qu’un groupe est passé devant moi. Trois jeunes collaborateurs, des dossiers sous le bras, et devant eux, un grand homme en robe noire, la trentaine, les cheveux impeccables. La vedette du barreau de Lille, l’avocat de Nordia Patrimoine. J’avais lu son nom sur les conclusions adverses : Maître Victor Delcourt.

Il s’est arrêté, agacé par le petit gazouillis du bébé. Il a soupiré, très fort.

« La garderie, c’est en face, nounou ! Ici, on plaide, on ne change pas les couches ! »

Ses collaborateurs ont ri. Lui a continué son chemin, satisfait de sa phrase.

Moi, je ne riais pas. Je regardais son cou. Ce petit grain de beauté sous l’oreille gauche, en forme de goutte. Je l’avais vu des milliers de fois, en lui mettant son bonnet, en le couchant pour la sieste.

Victor. Mon petit Victor. Je l’avais gardé de ses trois mois à ses six ans, tous les jours, de sept heures du matin à sept heures du soir, parce que sa mère était chirurgienne et son père toujours en voyage. Je lui avais appris à lacer ses chaussures. À lire, avec un livre sur un ours qui avait perdu son chapeau. Les nuits d’orage, quand il dormait chez moi, il se glissait sous ma couverture en tremblant. Je l’appelais « Loulou ». Il m’appelait « Titine ».

Il ne m’a pas reconnue. Vingt-huit ans, des rides et des cheveux gris, ça change une femme.

La salle d’audience

La maman est revenue chercher son bébé en me remerciant. Je suis entrée dans la salle. Mes voisins étaient là, au fond, serrés les uns contre les autres. Monsieur Benali avait mis sa cravate des grands jours.

Victor était déjà installé, avec le représentant de Nordia, un homme en costume gris qui pianotait sur son téléphone. Quand il m’a vue entrer, il a levé les yeux au ciel.

« Encore vous ? Si vous restez, mamie, c’est au fond, et sans bruit ! On n’est pas au square, ici ! »

Toute la salle a ri, même un huissier. Mes voisins ont baissé la tête. Kévin a serré les poings.

Je ne suis pas allée au fond. J’ai traversé la salle et je me suis assise au premier rang, au banc de la défense. Juste en face de lui.

Il a froncé les sourcils. « Madame, vous vous trompez de place. Ce banc est réservé aux avocats. »

Alors j’ai ouvert mon vieux sac en toile. J’ai sorti ma robe noire, avec son rabat blanc. Je l’ai enfilée, lentement, par-dessus mon gilet. J’ai épinglé le rabat. Puis j’ai posé sur la table mon dossier, épais de quatre classeurs.

Victor a fait un pas en arrière.

L’appel de l’affaire

La présidente est entrée. Une femme d’une soixantaine d’années, sévère, aux lunettes fines. « Affaire Nordia Patrimoine contre les locataires du 112, rue de l’Épeule. Pour la demanderesse ? »

« Maître Delcourt, madame la présidente. »

« Pour les défendeurs ? »

Je me suis levée. « Maître Martine Vandamme, madame la présidente. Pour les quarante familles. »

Un murmure a traversé la salle. Victor me fixait, la bouche entrouverte. Je voyais qu’il cherchait. Ce nom. Vandamme. Quelque chose remontait du fond de sa mémoire, sans qu’il arrive à l’attraper.

La plaidoirie de Victor

Il a plaidé le premier. Il était brillant, je dois l’avouer. Une voix posée, des phrases précises. L’immeuble était vétuste, dangereux. Un rapport d’expert le prouvait. La société avait « tout fait » pour entretenir les lieux. Et surtout, insistait-il, « en deux ans, pas un seul locataire ne s’est jamais plaint par écrit. Pas une lettre. Pas une réclamation. Ces gens étaient satisfaits ».

Il s’est rassis avec un petit sourire en coin, vers moi.

Les quatre classeurs

Je me suis levée. Mes mains tremblaient un peu. J’ai pensé à tous les enfants que j’avais tenus par la main pour traverser la rue. Et j’ai commencé.

« Madame la présidente, mon confrère affirme qu’aucun locataire ne s’est jamais plaint. »

J’ai ouvert le premier classeur.

« Voici soixante-trois lettres recommandées avec accusé de réception, envoyées par les locataires à Nordia Patrimoine en deux ans. Fuites, chauffage coupé, ascenseur en panne pendant sept mois. Chaque accusé de réception est signé par un employé de la société. »

J’ai ouvert le deuxième. « Voici les factures d’entretien de l’ancien propriétaire, jusqu’au rachat. Et voici les comptes de Nordia depuis : zéro euro de travaux. L’immeuble n’est pas devenu dangereux par hasard. On l’a laissé se dégrader pour pouvoir dire qu’il était dangereux. »

J’ai ouvert le troisième. « Quant au rapport d’expert, il a été réalisé par un cabinet dont le gérant est le beau-frère du président de Nordia. Voici l’extrait du registre du commerce. »

Le représentant de Nordia a arrêté de pianoter sur son téléphone.

Enfin, j’ai rappelé la loi : même dans un immeuble réellement insalubre, le propriétaire doit reloger les occupants. Nordia ne l’avait jamais proposé.

J’ai parlé quarante minutes. Personne n’a ri.

L’orage

Pendant la suspension d’audience, un orage a éclaté sur Lille. Un coup de tonnerre énorme a fait trembler les grandes fenêtres. Dans le couloir, Victor a sursauté. Ses épaules se sont contractées, exactement comme quand il avait quatre ans.

Je me suis approchée de lui. Doucement. Et je lui ai dit, à voix basse :

« Tu as toujours peur des orages, Loulou ? »

Il s’est figé. Il m’a regardée. Vraiment, cette fois. J’ai vu ses yeux se remplir. Il a murmuré, d’une voix d’enfant :

« Titine ? »

Il est resté là, immobile, sa robe d’avocat sur le dos et ses yeux de petit garçon. « C’est toi qui m’as appris à lire. Le livre de l’ours… je l’ai encore. » Puis il a baissé la tête. « Je t’ai appelée nounou. Je t’ai envoyée au fond. Devant tout le monde. »

« Tu ne m’as pas reconnue. Mais tu aurais dû respecter cette femme, même si elle n’était que nounou. »

Le jugement

Le jugement a été rendu trois semaines plus tard. La demande d’expulsion de Nordia Patrimoine a été rejetée. La société a été condamnée à réaliser les travaux dans un délai de six mois, sous astreinte, et à indemniser les locataires pour le préjudice subi. La présidente avait ajouté une phrase dans ses motifs, que Monsieur Benali a fait encadrer : « La défense a démontré avec une rigueur remarquable que le danger allégué avait été organisé. »

Dans la cour de l’immeuble, ce soir-là, mes voisins ont fait une fête. Madame Dupuis avait fait des gaufres. Monsieur Benali a pleuré dans sa cravate.

Ce qui est arrivé à Victor

Un mois plus tard, quelqu’un a sonné chez moi. C’était Victor, sans sa robe, en jean, avec un vieux livre à la main : l’ours qui avait perdu son chapeau, la couverture déchirée.

Il avait quitté le dossier Nordia. Puis il avait demandé à son cabinet de consacrer un jour par semaine à des dossiers gratuits pour des locataires. « Je veux apprendre à plaider comme toi, Titine. Pour ceux qui n’ont personne. »

Aujourd’hui, nous travaillons parfois ensemble. Il porte mes classeurs. Et les jours d’orage, je fais semblant de ne pas voir qu’il sursaute encore.

On ne sait jamais qui se tient devant nous. Parfois, c’est la personne qui nous a appris à marcher.

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