Pendant dix jours, je me suis fait passer pour une simple vendangeuse dans mon propre domaine de Bourgogne. Le régisseur retenait les salaires, insultait les saisonniers, volait sur les heures. Un seul jeune étudiant m’a aidée à porter ma hotte. Le dernier soir, au banquet, j’ai retiré mon foulard.

Je m’appelle Colette, j’ai 72 ans. Fille de vignerons modestes, j’ai commencé à vendanger à douze ans, dans les rangs des autres. À force de travail, d’abord avec mon mari, puis seule après son départ, j’ai acheté une vigne, puis une deuxième. Aujourd’hui, je possède plusieurs domaines en Bourgogne. Mais je n’ai jamais oublié le dos cassé, les mains coupées par le sécateur, et la fierté de recevoir sa paie à la fin des vendanges.

Depuis deux ans, je recevais des lettres au sujet de mon domaine près de Beaune. Des vendangeurs qui disaient avoir été mal payés, insultés, renvoyés sans raison. Mon régisseur, Thierry, m’envoyait pourtant des rapports parfaits : des récoltes superbes, des équipes motivées, des comptes impeccables.

La vendangeuse du rang 12

Alors cette année, j’ai fait quelque chose de fou. Je me suis inscrite comme vendangeuse, sous mon nom de jeune fille, Colette Bernard. Un foulard sur la tête, de vieilles bottes, une veste de travail. Je n’étais pas venue sur ce domaine depuis des années, et Thierry ne m’avait vue qu’en photo, en tailleur, dans les journaux.

Le premier matin, il m’a regardée de haut en bas. « Une mamie ? On n’est pas à la maison de retraite, ici. » Il m’a mise au rang 12, le plus pentu. Toute la journée, il m’a suivie. « Plus vite, la vieille, ou tu repars à pied ! Ici, les mamies qui traînent, on les paie à moitié ! »

Pendant dix jours, j’ai tout vu, et tout noté dans un petit carnet. Thierry retirait des heures sur les fiches de paie. Il facturait des repas qui n’étaient jamais servis. Il menaçait de renvoyer ceux qui se plaignaient, surtout les étudiants et les saisonniers étrangers, qui n’osaient rien dire. Le soir, je rentrais au dortoir le dos en feu, et je pleurais de rage.

Théo

Un seul vendangeur m’a aidée. Théo, 21 ans, étudiant en œnologie à Dijon. Le deuxième jour, il a vu que je grimaçais en soulevant ma hotte. Il l’a prise sur son dos sans un mot. « Coupez, madame Colette. Je porte. » Chaque jour, il terminait mon rang en même temps que le sien. À midi, il me gardait une place à l’ombre et me racontait son rêve : reprendre un jour une petite vigne, et payer correctement ceux qui viendraient l’aider.

Les autres vendangeurs aussi, peu à peu, se sont mis à me parler. Une étudiante de Lyon me prêtait sa crème pour les mains. Un couple de retraités du Jura partageait son thermos de café. Tous avaient une histoire avec Thierry : une paie amputée, une insulte, une menace. Aucun n’osait se plaindre. « Qui nous croirait ? » m’a dit l’un d’eux. « La propriétaire ne vient jamais. »

Le régisseur l’a surpris. « Toi, si tu continues à faire la nounou, tu ne seras pas payé non plus. » Le lendemain, la paie de Théo avait été amputée d’une journée. Il ne s’est pas plaint. Il a continué à porter ma hotte.

La paulée

Le dernier soir, c’était la paulée, le grand banquet de fin de vendanges, dans le cellier du domaine. Quarante vendangeurs, des voisins, des courtiers en vin. Thierry a pris le micro, un verre à la main. « Grâce à moi, la récolte est exceptionnelle ! Je remercie la propriétaire… absente, comme d’habitude. » Il y a eu quelques rires.

Je me suis levée. J’ai traversé la salle. Je suis montée sur l’estrade et j’ai retiré mon foulard. Un courtier, au premier rang, a murmuré mon nom. Thierry s’est retourné. Le micro lui a glissé des mains.

Je l’ai ramassé. « Bonsoir à tous. Je suis Colette, la propriétaire. Pas si absente que ça : j’étais au rang 12. »

Le silence était total. J’ai ouvert mon petit carnet. J’ai lu les heures retirées, les repas facturés, les menaces, les insultes. Les dates. Les noms. Thierry a tenté de protester : « C’était pour la rentabilité, madame… » Je l’ai interrompu. « La rentabilité de ce domaine, ce sont ces quarante personnes. Pas vous. Vous quittez vos fonctions ce soir. Les comptes seront vérifiés, et chaque euro retenu sera rendu. »

Il est sorti du cellier sans un mot. Les vendangeurs se sont levés un à un. Certains pleuraient. Un vieil homme qui revenait vendanger ici depuis trente ans est venu me serrer la main.

La hotte de Théo

Puis j’ai appelé Théo sur l’estrade. Il était rouge jusqu’aux oreilles. « Pendant dix jours, ce jeune homme a porté ma hotte en plus de la sienne, sans rien savoir de moi, et il a perdu une journée de salaire pour ça. » J’ai sorti une enveloppe. Elle contenait sa paie complète, et une lettre : le domaine financerait la fin de ses études, et un poste l’attendrait à la cave dès son diplôme.

Le soir même, chaque vendangeur a reçu le complément de sa paie. Dans les semaines suivantes, nous avons recontacté les saisonniers des deux années précédentes pour leur rendre ce qu’on leur devait. Le nouveau régisseur est un ancien vendangeur, qui connaît le poids d’une hotte.

Théo a eu son diplôme deux ans plus tard. Il travaille aujourd’hui au domaine. Et chaque année, le premier jour des vendanges, il fait le tour des rangs pour vérifier que personne ne porte sa hotte seul.

On ne connaît jamais vraiment la valeur d’un vin, ni celle d’un homme, tant qu’on n’a pas partagé avec lui le poids d’une journée de travail.

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