À chaque représentation de mon théâtre de marionnettes, un homme au dernier rang récitait tout le texte en silence. Un soir, il me manquait une voix, alors je lui ai tendu une marionnette…

J’ai 43 ans et, depuis 2015, je dirige un petit théâtre de marionnettes au fond d’une cour pavée. Quand je l’ai repris, il était fermé depuis des années. Dans les cartons, j’ai trouvé des marionnettes poussiéreuses, un castelet en bois peint, et un texte tapé à la machine : « Le loup qui avait peur du noir ». Sur la première page, deux initiales, B. et J.

L’homme du dernier rang

Le texte était si drôle et si tendre que j’en ai fait notre spectacle du dimanche. Dès la première représentation, j’ai remarqué un homme au dernier rang. Il venait seul, se tenait très droit, et ses lèvres bougeaient pendant toute la pièce. Il connaissait chaque réplique, chaque pause, chaque soupir du loup.

Il est revenu le dimanche suivant, et tous les dimanches pendant onze ans. Il partait dès les applaudissements, avant que j’aie le temps de sortir de derrière le castelet.

Le soir de la neige

Dimanche dernier, mon partenaire, qui fait la voix du loup, est resté bloqué par la neige à trente kilomètres. La salle était pleine, le rideau devait s’ouvrir dans cinq minutes. Je suis descendue jusqu’au dernier rang avec la marionnette du loup.

— Vous la connaissez mieux que moi.

Il est passé derrière le castelet sans un mot. Et quand le loup a dit sa première réplique, j’ai compris que je n’avais jamais entendu ce personnage vraiment parler. Sa voix était grave, un peu tremblante, pleine de cette peur du noir qui fait rire les grands et rassure les petits. À la fin, la salle s’est levée pour applaudir.

Derrière le rideau, il avait les larmes aux yeux.

— Je m’appelle Bernard. Le B., c’est moi.

B. et J.

En 1979, Bernard avait 16 ans. Avec son meilleur ami, Jacques, il avait écrit cette pièce dans le grenier de ses parents. Ils avaient fabriqué les marionnettes eux-mêmes, et c’est pour la jouer qu’ils avaient ouvert ce petit théâtre, avec l’aide de toute la rue.

— Moi, je n’arrivais à parler que derrière le castelet. Devant les gens, j’étais incapable de dire trois mots. Le loup avait peur du noir, et moi j’avais peur de la lumière.

En 1990, Jacques était parti travailler dans une autre région. Bernard, seul, n’avait pas eu le courage de continuer. Il était devenu relieur, un métier silencieux. Le théâtre avait fermé.

— Quand j’ai vu l’affiche, il y a onze ans, avec notre loup dessus, j’ai cru rêver. Je suis venu une fois, pour voir. Et je n’ai plus jamais pu m’en empêcher. Je n’osais pas vous dire qui j’étais. J’avais peur que vous pensiez que je venais réclamer quelque chose.

Je lui ai répondu qu’il ne réclamait rien : il revenait simplement chez lui.

La voix du loup

Depuis, Bernard fait la voix du loup un dimanche sur deux. Mon partenaire, beau joueur, dit qu’il a enfin entendu comment le rôle devait être joué. Bernard reste toujours derrière le castelet. Mais à la fin, il sort saluer, juste une seconde, en clignant des yeux dans la lumière.

Il y a un mois, grâce à un vieux programme retrouvé dans les cartons, j’ai écrit à Jacques. Il a 63 ans lui aussi. Il m’a répondu par retour de courrier : « Dites à Bernard que j’ai gardé la marionnette de la chouette. »

Le mois prochain, pour la première fois depuis 1990, B. et J. joueront ensemble « Le loup qui avait peur du noir ». J’ai fait imprimer de nouvelles affiches. Sous le titre, cette fois, j’ai écrit leurs prénoms en entier.

Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par IA.

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