Je m’appelle Inès, j’ai trente-trois ans, et depuis cinq ans je travaille à l’accueil de l’agence principale d’une compagnie d’assurances régionale, à Toulouse. J’aime mon métier. J’aime les gens qui arrivent inquiets avec un constat froissé et qui repartent rassurés.
Ce que j’aimais moins, c’était mon chef.
« On ne quitte jamais son poste »
Bertrand avait été nommé directeur de l’agence deux ans plus tôt. Costume impeccable, montre voyante, tableaux de chiffres affichés partout. Il avait une phrase qu’il répétait à chaque réunion : « Ici, on ne quitte jamais son poste. Le client d’abord, le reste ensuite. » Par « client », il entendait ceux qui signaient des contrats.
Il chronométrait nos pauses. Il nous reprenait devant tout le monde. Une collègue avait reçu un avertissement pour être partie dix minutes plus tôt chercher son fils malade. Personne n’osait rien dire.
Un mardi de novembre, il pleuvait à verse sur Toulouse. Vers quinze heures, j’ai remarqué, à travers la porte vitrée, une vieille dame assise sur le muret du parking. Elle portait un manteau beige trempé, ses cheveux blancs collés au front. Elle regardait autour d’elle, perdue.
Mes collègues l’avaient vue aussi. L’une a dit : « Elle attend peut-être quelqu’un. » Un autre a haussé les épaules. Bertrand était dans son bureau, au téléphone. Personne ne bougeait.
Au bout de dix minutes, elle tremblait. Je suis sortie.
Quarante minutes
Elle s’appelait Madame Delorme. Elle avait soixante-dix-huit ans. On lui avait volé son sac, avec son téléphone et ses clés, pendant qu’elle faisait des courses, et elle ne se souvenait plus de la rue où elle avait garé sa voiture. Elle avait honte. Elle répétait : « Je ne veux déranger personne. »
Je l’ai fait entrer par la porte de service et je l’ai installée dans la salle de pause. Je lui ai donné mon gilet, une serviette, un thé brûlant avec deux sucres. Elle se souvenait du numéro de son mari par cœur. Je l’ai appelé depuis mon portable. Il a promis d’envoyer quelqu’un. En attendant, nous avons parlé. Elle m’a raconté qu’elle avait été couturière, qu’elle avait connu son mari à vingt ans dans un bal de quartier, qu’ils avaient « monté une petite affaire » ensemble.
Un chauffeur est venu la chercher au bout de quarante minutes. Elle m’a serré les mains très fort : « Vous êtes la seule à être sortie. Je ne l’oublierai pas. » Elle a voulu me rendre mon gilet. Je lui ai dit de le garder.
Quand je suis revenue à l’accueil, Bertrand m’attendait. Debout, devant toute l’équipe.
« Quarante minutes. Quarante minutes d’absence, pendant que trois clients attendaient. Pour une inconnue. On n’est pas une association, Inès. C’est un abandon de poste. Vous êtes mise à pied à titre conservatoire, et je lance la procédure de licenciement. Rendez votre badge. »
Personne n’a dit un mot. J’ai rendu mon badge. J’ai pleuré tout le trajet du retour, dans le bus, la tête contre la vitre.
Les cinquante ans de l’entreprise
Le lendemain, c’était la grande soirée des cinquante ans de la compagnie, organisée dans le hall de notre agence, le siège historique. J’avais reçu l’invitation des semaines plus tôt. Une collègue, Nathalie, m’a appelée le matin : « Viens quand même. Tu fais encore partie du personnel tant que rien n’est signé. Et franchement, on a honte de ne pas t’avoir défendue. »
J’ai hésité toute la journée. Puis j’ai mis ma plus belle robe et j’y suis allée, la gorge serrée.
Bertrand faisait le discours d’ouverture, micro en main, devant cent cinquante personnes. Il parlait de « valeurs humaines », de « proximité », de « famille ». J’avais envie de rire et de pleurer en même temps.
Puis la porte du fond s’est ouverte. Tout le monde s’est tourné. Le fondateur de la compagnie, Monsieur Delorme, quatre-vingt-deux ans, venait d’entrer. Et à son bras, en tailleur bleu marine, avec mon gilet gris plié sur l’avant-bras, il y avait la vieille dame de la veille.
Bertrand s’est arrêté au milieu de sa phrase.
Le gilet gris
Madame Delorme a balayé la salle du regard. Quand elle m’a vue, son visage s’est illuminé. Elle a traversé le hall, sous les yeux de tous, et elle m’a pris les mains. « Je vous avais dit que je ne l’oublierais pas. Je vous rapporte votre gilet. »
Monsieur Delorme s’est approché du pupitre. Bertrand lui a tendu le micro, livide.
« Hier, ma femme s’est retrouvée seule sous la pluie, devant notre propre agence, a dit le fondateur. Plusieurs personnes l’ont vue à travers la vitre. Une seule est sortie. Elle lui a donné son gilet, son thé et son temps. Et j’ai appris ce matin que cette jeune femme avait été mise à pied pour cela. »
Un silence de plomb est tombé sur la salle.
« Quand ma femme et moi avons créé cette maison, il y a cinquante ans, nous avions une seule règle : on n’abandonne jamais quelqu’un dans la difficulté. Il semble que certains l’aient oubliée. Monsieur, a-t-il ajouté en se tournant vers Bertrand, nous aurons une conversation demain matin, à huit heures, au siège. »
Puis il s’est tourné vers moi. « Mademoiselle, votre mise à pied est annulée. Et si vous l’acceptez, j’aimerais que vous preniez la responsabilité de notre nouveau service d’accueil et d’accompagnement des personnes âgées. Nous en avions besoin. Je viens de comprendre qui devait le diriger. »
La salle a applaudi. Nathalie pleurait. Moi aussi.
Bertrand a quitté l’agence trois semaines plus tard, muté dans un service administratif, sans équipe à diriger. Les pauses ne sont plus chronométrées. Et dans la salle de pause, il y a désormais une bouilloire, des couvertures et une petite affiche écrite à la main par Madame Delorme : « Ici, on sort quand il pleut. »
Elle passe me voir une fois par mois. Elle porte souvent mon gilet gris. Elle dit qu’il lui porte chance.
On nous apprend à ne jamais quitter notre poste. Parfois, le vrai travail commence justement quand on ose le quitter.