Le poisson pour Hilaire
Je m’appelle Ludovic, j’ai trente ans. Mon grand-père Firmin, pêcheur à Sainte-Luce, rejette à la mer son premier poisson chaque matin depuis quarante ans en murmurant « Pour Hilaire ». Cet été, en mer avec lui, j’ai enfin osé lui demander qui c’était.
Il m’a raconté qu’en 1983, deux jeunes pêcheurs se disputaient la dernière place sur le gros canot du patron Néré, la seule façon de gagner correctement sa vie. Firmin venait d’avoir son premier enfant, mon père. Hilaire, son meilleur ami, était célibataire. La veille du choix, Hilaire avait annoncé qu’il partait tenter sa chance en Guyane. Il avait laissé la place à Firmin.
Quarante ans de silence
Firmin avait compris plus tard qu’Hilaire n’avait aucun projet en Guyane. Il était parti pour lui laisser la place. Par fierté, par gêne, Firmin n’avait jamais écrit. Les années avaient passé. Alors il lui rendait le premier poisson, chaque jour, « parce que tout ce que j’ai pêché depuis, je le lui dois ».
J’ai cherché sur internet, dans les groupes de pêcheurs, auprès des associations martiniquaises de Guyane. Trois semaines plus tard, un homme de Kourou m’a écrit : « Je m’appelle Hilaire Rosine. J’ai 83 ans. Est-ce que Firmin pêche toujours ? »
Ce qu’Hilaire avait fait
Au téléphone, Hilaire m’a dit qu’il n’avait jamais regretté. En Guyane, il avait été pêcheur, puis patron de son propre bateau, puis il avait monté une petite poissonnerie avec sa femme. Il avait eu cinq enfants. « J’ai eu une bonne vie. Mais Firmin me manque chaque jour. »
Mes cousins et moi, nous avons payé son billet d’avion. Mon grand-père ne savait rien.
Le premier poisson
Un samedi matin, quand mon grand-père est arrivé sur la plage, Hilaire était assis sur sa yole. Les deux vieux sont restés plantés face à face, sans bouger. Puis Firmin a dit : « Tu es en retard, compère. Quarante-trois ans. » Ils se sont serrés dans les bras devant tout le village.
Ils sont sortis en mer ensemble, comme en 1983. Quand le premier poisson est monté, mon grand-père l’a tendu à Hilaire. Hilaire l’a regardé, a souri, et l’a relâché lui-même : « Pour Firmin. » Depuis, Hilaire passe trois mois par an à Sainte-Luce. Et chaque matin, les deux vieux se disputent pour savoir à qui revient le premier poisson.
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.