Une dame de 72 ans est entrée dans mon atelier d’ébénisterie avec une chaise berçante cassée. En la retournant, j’ai vu sous le siège la signature de mon père. Et une date. Et un prénom qui n’était pas le sien…

La chaise de Jacqueline

Je m’appelle Denis, ébéniste à Kamouraska. Un jour, Jacqueline Ouellet, 72 ans, m’a apporté une chaise berçante à réparer. Sous le siège, j’ai reconnu l’écriture de mon père, Roland, mort il y a dix ans : « Pour Jacqueline, 18 ans. Tu as une place quelque part. — R.D., 1972. »

Jacqueline avait grandi dans un orphelinat de Rivière-du-Loup. Le jour de ses dix-huit ans, en quittant l’établissement avec une valise et cinquante dollars, on lui avait remis cette chaise, sans dire qui l’avait fabriquée.

Le grenier de l’atelier

Dans le grenier, sous des bâches, j’ai trouvé un cahier d’écolier et des gabarits de chaises. Le cahier contenait une liste de prénoms et de dates, de 1965 à 1995 : Jacqueline, Marcel, Lise, Gaétan… Cent dix-sept prénoms. À côté de chacun, mon père avait noté une couleur de teinture, une essence de bois, et parfois un détail : « aime les oiseaux », « a peur du noir ».

Mon père avait lui-même grandi dans cet orphelinat. Il n’en avait jamais parlé, même à moi. Chaque dimanche, il allait y passer l’après-midi pour apprendre la menuiserie aux plus grands. Et à chaque départ, il offrait une chaise berçante, « pour qu’ils aient au moins une place à eux en arrivant dans la vie ».

Les cent dix-sept

J’ai raconté l’histoire à Jacqueline. Elle a pleuré longtemps, la main posée sur le bois. « Cette chaise m’a suivie dans six appartements. J’y ai bercé mes trois enfants. Quand j’allais mal, je m’asseyais dedans. » Ensemble, nous avons publié la liste des prénoms dans le journal régional et sur les réseaux sociaux, avec une question : « Avez-vous une chaise signée R.D. ? »

En un mois, quarante-trois personnes ont répondu. Certaines vivaient en Ontario, d’autres en Gaspésie. Toutes avaient gardé leur chaise.

Une après-midi de dimanche

En septembre, nous les avons invités à l’atelier. Ils sont venus avec leur chaise, dans des camionnettes, sur des toits d’auto. Quarante-trois chaises berçantes alignées dans la cour, face au fleuve. Ils se sont reconnus, certains ne s’étaient pas revus depuis cinquante ans. Ils m’ont raconté un père que je n’avais jamais connu : patient, drôle, qui leur apprenait à raboter en sifflant.

J’ai réparé gratuitement toutes les chaises abîmées. Et j’ai repris la tradition : chaque année, je fabrique une chaise berçante pour un jeune qui quitte un foyer d’accueil de la région. Sous le siège, j’écris la même phrase que mon père.

Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.

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