Je m’appelle Sandrine, j’ai 46 ans, et je suis factrice à Toulouse depuis vingt ans. Mon vélo jaune, ma sacoche, ma tournée dans les rues de briques roses. J’aime ce métier. J’aime les dames qui m’attendent à la fenêtre, les chiens qui me connaissent, les gens qui me disent merci. Dans ma tournée, il y a aussi un endroit où personne ne m’a jamais dit merci : un grand cabinet d’avocats, tout en marbre et en vitres.
Le cabinet de maître Delmas
Depuis six ans, je dépose leur courrier chaque matin. L’associé principal, maître Delmas, ne m’a jamais dit bonjour. Une fois, il a demandé à l’accueil qu’on m’interdise d’entrer avec mon vélo « parce que ça fait désordre ». Une autre fois, il a dit à un client, devant moi : « La factrice, c’est un peu comme la pluie, on ne la remarque que quand elle mouille la moquette. »
Ce que personne dans ce cabinet ne savait, c’est d’où je venais. Mon père avait fondé, dans les années soixante-dix, une petite entreprise de pièces pour l’aéronautique, près de Blagnac. À force de travail, elle était devenue l’une des plus grandes de la région. Moi, je n’ai jamais voulu y travailler. J’aimais le grand air, les gens, la rue. Mon père respectait ça. Il disait : « Un métier honnête, c’est un métier honnête. »
Quand il est parti, au printemps, il m’a laissé la majorité des parts de l’entreprise. Le conseil d’administration m’a élue présidente. J’ai accepté, à une condition : garder ma tournée le matin, au moins jusqu’à la fin de l’année. Personne en dehors de l’entreprise ne connaissait mon visage. Dans les journaux, on écrivait seulement « la fille du fondateur ».
Le grand contrat
L’entreprise cherchait un nouveau cabinet d’avocats pour tous ses contrats internationaux. Un dossier énorme. Plusieurs cabinets étaient en concurrence. Celui de maître Delmas avait obtenu un rendez-vous avec la présidente. Il ignorait évidemment qu’elle passait chaque matin devant son accueil, une sacoche sur l’épaule.
Ce mardi-là, tout le cabinet était en costume, fébrile. On avait mis des fleurs dans l’entrée. J’entendais les collaborateurs chuchoter : « La présidente arrive à dix heures. Le plus gros contrat de notre histoire. Personne ne l’a jamais vue. »
Je suis entrée dans la salle de réunion pour déposer un recommandé qu’il fallait signer. Maître Delmas a pris les lettres sans me regarder. Puis il les a jetées par terre. « Posez le courrier et sortez, la factrice. Ici, on gagne en une heure ce que vous gagnez en un mois ! » Ses associés ont ri. Il a sorti une pièce de deux euros de sa poche et me l’a tendue. « Tenez. Allez vous payer un café… loin d’ici. »
J’ai ramassé les lettres, une à une. Je n’ai pas pris la pièce. Je suis sortie sans un mot.
Dix heures quinze
Dans ma voiture, sur le parking, j’avais ma veste de présidente et mon dossier. Je suis restée assise quelques minutes. J’aurais pu partir, annuler le rendez-vous, choisir un autre cabinet. Mais je voulais qu’il comprenne.
Dix heures. Pas de présidente. Dix heures dix. Maître Delmas tournait en rond, il appelait mon assistante, qui avait pour consigne de répondre : « Elle est déjà dans le bâtiment. » À dix heures quinze, la porte de la salle s’est ouverte. C’était moi. J’avais gardé ma veste bleue de factrice. J’ai posé ma casquette sur la table, et je me suis assise dans le fauteuil réservé à la présidente.
Maître Delmas a cru à une plaisanterie. « Madame, vous vous êtes trompée de salle, cette place est… » Mon directeur juridique est entré derrière moi, avec mon assistante. Il a dit simplement : « Maître, je vous présente Sandrine Laporte, présidente de notre groupe. »
La réunion la plus courte
Je n’ai jamais vu un homme changer de couleur aussi vite. Il a bafouillé : « Madame la présidente… si j’avais su… » Je l’ai coupé, calmement. « C’est justement ça, le problème, maître. Si vous aviez su, vous auriez été poli. Mon entreprise compte mille deux cents salariés : des ouvriers, des techniciens, des femmes de ménage, des magasiniers. Je ne confierai jamais leur avenir à quelqu’un qui ne respecte que les gens qui ont un titre. »
J’ai posé sur la table sa pièce de deux euros, qu’un de ses associés avait ramassée. « Gardez-la. Offrez un café à votre accueil. Elle le mérite, elle dit bonjour à tout le monde. »
Puis je me suis levée. La réunion avait duré quatre minutes.
Le contrat est parti chez un petit cabinet de Toulouse, tenu par deux jeunes avocates qui m’avaient reçue, sans me connaître, avec le même sourire qu’elles réservaient à leur coursier. On travaille ensemble depuis, et ça se passe très bien.
Quelques semaines plus tard, en déposant le courrier, j’ai trouvé un mot à l’accueil du cabinet Delmas. « Bonjour Sandrine. Merci pour le courrier. » Signé de sa main. C’était maladroit. Mais c’était un début.
Ce jour-là, j’ai aussi compris pourquoi mon père tenait tant à ce que je garde ma tournée. Il disait que la meilleure façon de connaître une entreprise, c’est de regarder comment elle traite ceux qui ne peuvent rien lui apporter. Un cabinet d’avocats, une usine, un salon de coiffure, c’est pareil. Le respect ne se commande pas pour un rendez-vous important. Il se voit tous les matins, devant l’accueil, quand on croit que personne ne regarde. Maître Delmas avait passé six ans à me montrer qui il était. Il ne m’a fallu que quatre minutes pour le lui rappeler.
J’ai fini ma tournée en décembre, comme prévu. Mes dames à la fenêtre m’ont offert une boîte de chocolats. C’était le plus beau cadeau de l’année.
On ne sait jamais qui se cache derrière un uniforme. Mais on sait toujours, très vite, qui se cache derrière un costume.