Chaque 21 juin depuis 37 ans, la même péniche passait mon écluse et sa capitaine me donnait un pot de confiture. Le jour de ma retraite, elle m’a tendu autre chose…

Je m’appelle Gilles, j’ai 58 ans, et j’ai passé 37 ans dans une petite maison d’éclusier, au bord d’un canal tranquille. J’ouvrais les portes aux péniches et aux bateaux de plaisance de huit heures à dix-neuf heures. Pas une minute de plus. C’était le règlement.

La nuit de 1989

J’avais 21 ans et je venais de prendre mon poste. Le 21 juin 1989, un orage terrible avait éclaté. Vers minuit, quelqu’un a frappé à ma porte. Une jeune femme trempée, en ciré jaune.

— Je m’appelle Annick. Ma péniche est bloquée devant votre écluse. Je dois être à la ville, en aval, demain à dix heures. Je me marie.

La route était coupée par les inondations. La péniche de ses parents était son seul moyen d’y arriver. Si elle attendait huit heures, elle n’arriverait jamais à temps.

Je n’avais pas le droit. J’ai enfilé mes bottes. J’ai ouvert l’écluse sous la pluie, à la lampe torche, en tremblant à l’idée de me faire renvoyer. L’Iris est passée à une heure du matin. Annick m’a crié « Merci ! » depuis le pont, et la nuit l’a avalée.

Le 22 juin 1989, à dix heures, elle se mariait.

Un pot chaque année

Un an plus tard, le 21 juin, L’Iris est revenue. Annick m’a tendu un pot de confiture de mirabelles. « Pour la nuit de l’orage. » Puis elle est repartie.

Elle est revenue l’année suivante. Et la suivante. Trente-six ans, sans jamais en manquer un seul. Parfois avec son mari, parfois avec une petite fille qui me faisait coucou depuis la proue. Nous n’échangions que quelques mots. C’était notre rendez-vous.

J’avais gardé tous les pots vides, alignés sur une étagère de ma cuisine.

L’invitation

Cette année, le 21 juin tombait le jour de ma retraite. Quand L’Iris est arrivée, c’était la jeune femme à la barre. La petite fille d’autrefois. Lou, 34 ans.

Annick m’a tendu une enveloppe. À l’intérieur, un faire-part :

« Lou et Mathis se marient. Ils seraient très honorés que Gilles, l’éclusier, soit présent. La cérémonie aura lieu le 22 juin, à dix heures, au bord de l’écluse 17. »

Mon écluse.

— Elle a toujours entendu cette histoire, a dit Annick. Pour elle, sans vous, elle n’existerait pas. Elle voulait que tout recommence ici.

Lou est descendue de la péniche et m’a embrassé sur les deux joues.

— Vous voulez bien m’ouvrir l’écluse, demain ? Une dernière fois ?

Une dernière ouverture

Le lendemain, une centaine de personnes se tenaient sur les berges, entre les platanes. Des guirlandes de fleurs pendaient au-dessus de mes vannes. Le maire du village était venu célébrer la cérémonie en plein air.

À dix heures précises, L’Iris s’est présentée en amont, décorée de rubans blancs. Lou se tenait à la proue, dans sa robe. J’ai fermé les portes, ouvert les vannes, et j’ai regardé l’eau descendre lentement, comme je l’avais fait des milliers de fois.

Mais jamais avec le cœur aussi lourd et aussi léger à la fois.

Quand j’ai ouvert les portes d’aval, la péniche a glissé jusqu’au quai. Lou est descendue, et son père l’a menée jusqu’à Mathis, à deux pas de ma maison d’éclusier.

Après la cérémonie, Annick m’a pris le bras.

— Vous savez, Gilles, vous n’avez pas seulement ouvert une écluse cette nuit-là.

Ce soir-là, j’ai fermé mon écluse pour la dernière fois. Sur l’étagère de ma cuisine, à côté des trente-six pots vides, il y en a maintenant un trente-septième, plein. Annick l’avait laissé discrètement sur ma table.

Sur l’étiquette, de la main de Lou : « Pour l’éclusier, de la part de celle qui est passée. »

Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par IA.

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