Je m’appelle Clémence, j’ai 32 ans, je suis infirmière à domicile à Sète. Mon grand-père Raymond a été docker sur le port pendant quarante ans. Un homme taiseux, aux mains énormes, qui sentait le sel et le tabac. Après la mort de ma grand-mère, il s’est retrouvé seul dans sa petite maison du quartier haut, et c’est là qu’a commencé notre rituel.
Chaque dimanche après-midi, pendant quinze ans, je montais chez lui. Il sortait un vieil échiquier en bois, ébréché sur un coin, auquel il manquait un pion noir remplacé par un bouchon de liège. On jouait sur la terrasse, face à l’étang de Thau. Il ne parlait presque pas. Mais il avait une manie étrange : « Termine avec le roi, petite. Un jour, le roi te servira. » Je riais. Je croyais que c’était une phrase de vieux joueur.
Les cousins du réveillon
Mes cousins, Fabien et Audrey, habitaient Montpellier. Ils passaient à Noël, une heure, le temps de recevoir leur enveloppe et de se plaindre que la maison sentait le renfermé. Ma tante Josiane, leur mère, appelait papy « le vieux grincheux ». Elle disait que je montais le voir « pour me placer ».
Quand papy est parti, à 89 ans, dans son sommeil, ils ont été les premiers à réclamer le rendez-vous chez le notaire. Fabien avait déjà fait estimer les deux appartements que papy possédait sur le quai. Audrey avait déjà choisi la cuisine qu’elle installerait.
Le notaire, maître Castan, a lu le testament d’une voix posée. Les comptes bancaires, partagés entre ma tante et ses enfants. Les deux appartements du quai, pour Fabien et Audrey. La maison, vendue, au profit de ma tante.
Puis il a soulevé une boîte et l’a posée devant moi.
« Et pour Clémence, l’échiquier. »
« Il manque même un pion, comme à ta vie »
Fabien a explosé de rire. « Un échiquier ébréché ! Tu vas pouvoir jouer contre toi-même, comme d’habitude, Clémence ! »
Audrey a ouvert la boîte du bout des doigts. « Regarde, il manque même un pion. Comme à ta vie. »
Ma tante a eu ce petit rire sec que je connaissais depuis l’enfance. « Quinze ans de dimanches pour une planche à découper. Ça t’apprendra. »
Je n’ai rien répondu. J’avais les larmes aux yeux, mais pas pour l’argent. Cet échiquier, c’était quinze ans de silences partagés, de thé trop sucré, de couchers de soleil sur l’étang. Je l’ai serré contre moi.
Mais maître Castan, lui, ne souriait pas. Il a sorti de son dossier une enveloppe jaunie, fermée à la cire.
« Votre grand-père a demandé qu’on ouvre le roi blanc. Ici. Devant tous les héritiers. Il a insisté sur ce point. »
Fabien a cessé de rire. J’ai pris le roi. Il était plus lourd que les autres pièces. Sous sa base, dans le feutre vert, il y avait une fente presque invisible. J’ai glissé mon ongle. La base a pivoté.
Ce que contenait le roi
À l’intérieur, roulé serré, il y avait un petit papier et une clé minuscule, comme une clé de coffre.
Le notaire a ouvert l’enveloppe et a lu la lettre de papy à voix haute.
« Ma Clémence. Si tu lis ceci, c’est que tu as enfin ouvert le roi. Je te l’ai dit cent fois : termine avec le roi. Il y a trente ans, avec mes primes de docker et un peu de chance, j’ai racheté avec deux collègues un vieil immeuble de six logements, rue des Pêcheurs. Mes collègues sont partis avant moi et m’ont laissé leurs parts. L’immeuble est à une société dont je suis le seul associé. Les parts sont au coffre de la banque du port. La clé est dans tes mains. »
Audrey a blêmi. Fabien s’est redressé d’un coup. Car la rue des Pêcheurs, c’était leur rue. Depuis des années, Fabien louait un appartement là-bas pour ses week-ends, et Audrey y avait installé son cabinet d’esthéticienne. Ils payaient leur loyer à une société dont ils ne connaissaient que le nom.
Le notaire a continué la lecture.
« Fabien, Audrey, vous payez votre loyer à votre grand-père depuis sept ans sans le savoir. Je ne vous l’ai jamais augmenté. Je venais même parfois réparer la chaudière, et vous me donniez cinq euros de pourboire en m’appelant “le monsieur”. Vous ne m’avez jamais reconnu sous ma casquette. Je n’ai jamais rien dit. Je voulais voir qui viendrait pour moi, et non pour mon argent. »
Ma tante s’est levée, rouge. « C’est absurde ! Il ne nous aurait jamais fait ça ! »
Maître Castan a posé la main sur un second document. « Madame, les statuts de la société sont déposés chez moi depuis 1996. Tout est parfaitement en règle. La valeur de l’immeuble dépasse celle des deux appartements du quai réunis. »
La dernière partie
Il y avait encore quelques lignes. Le notaire me les a tendues pour que je les lise moi-même.
« Ma petite, tu feras ce que tu voudras de cet immeuble. Mais je te connais : tu ne mettras personne dehors. Fais simplement en sorte que chacun paie ce qu’il doit, ni plus, ni moins. Et garde le bouchon de liège à la place du pion. C’est moi qui l’avais taillé le jour de ta naissance. Échec et mat, ma chérie. Papy. »
Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Fabien, lui, regardait ses chaussures. Audrey a murmuré : « Clémence… on ne savait pas. » J’ai simplement répondu : « Non. Vous ne vouliez pas savoir. »
Quelques semaines plus tard, j’ai ouvert le coffre du port. Les parts étaient là, rangées avec une photo de nous deux sur la terrasse, penchés sur l’échiquier. J’ai gardé les locataires, tous. Y compris mes cousins, au même loyer. Mais désormais, quand la chaudière tombe en panne, c’est un vrai chauffagiste qui vient, et il n’accepte pas les pourboires de cinq euros.
Fabien m’a appelée un dimanche, gêné. Il m’a demandé s’il pouvait monter jouer une partie. Je lui ai dit oui. Il a perdu en douze coups. Il a ri, pour la première fois sans méchanceté.
J’ai installé l’échiquier sur ma propre terrasse. Le bouchon de liège est toujours là, entre les pions noirs. Et chaque fois que je termine une partie, je la termine avec le roi.
Les vrais trésors ne se voient jamais au premier coup : il faut avoir eu la patience de rester assez longtemps à la table pour les découvrir.