Soixante-deux carnets
Je m’appelle Florian, j’ai trente-cinq ans. Mon grand-père, Raymond, agriculteur près de Dieulefit, dans la Drôme, a noté la météo chaque matin pendant soixante ans, dans des carnets d’écolier. Après son départ, à quatre-vingt-neuf ans, ma grand-mère Suzanne m’a demandé de les ranger. Dans le premier carnet, de 1963, j’ai découvert que dans la marge de droite, chaque jour, il avait écrit une petite phrase.
Ce qu’il y avait dans la marge
Je me suis assis à côté de ma grand-mère et j’ai lu à voix haute. « 12 avril 1963. 8 degrés. Vent du nord. Elle a mis sa robe bleue pour aller au marché. » « 13 avril. Pluie. Elle a chanté en étendant le linge, même sous la pluie. » « 14 avril. Soleil. Elle m’a souri au-dessus de son café. Il fera beau toute la journée. »
Ma grand-mère a posé son couteau. Elle a enlevé ses lunettes. « Relis. » J’ai relu. Puis elle m’a dit, la voix tremblante : « Nous nous sommes mariés le 6 avril 1963. Il a commencé ses carnets six jours après. »
Chaque jour, pendant soixante ans, à côté du temps qu’il faisait, mon grand-père avait noté quelque chose sur elle. Un geste, une phrase, un rire, une dispute aussi parfois : « Grêle. Elle est fâchée. J’ai eu tort pour la clôture. Je le lui dirai demain. » Et le lendemain : « Beau temps. Je le lui ai dit. »
Un homme de peu de mots
Mon grand-père n’avait jamais dit « je t’aime » devant nous. Ma grand-mère nous avait souvent raconté, en riant, qu’il ne le lui avait dit que deux fois : le jour de leur mariage et à la naissance de mon père. En réalité, il le lui avait écrit plus de vingt mille fois, dans la marge.
Toute la famille est venue lire les carnets. Nous avons passé des week-ends entiers autour de la table de la cuisine, à chercher la date de notre naissance, de nos baptêmes, de nos premiers pas. Le jour de ma naissance, il avait écrit : « Doux. Elle est grand-mère. Elle est encore plus belle. »
Le dernier carnet
La dernière page, datée de la veille de son hospitalisation, disait : « Gris. Vent léger. Elle m’a tenu la main à table sans raison. Soixante ans et je ne m’y habitue toujours pas. »
Ma grand-mère garde le dernier carnet sur sa table de nuit. Et chaque matin, à 6 h, elle sort regarder le ciel à son tour. Elle a acheté un carnet neuf. Elle note la météo. Et dans la marge, elle écrit une phrase pour lui. Elle dit que c’est sa façon de lui répondre, enfin, après soixante ans.
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.