Je m’appelle Aline, j’ai 41 ans, je suis aide-soignante à Yverdon. Mon grand-père Émile a passé soixante ans dans son atelier de Sainte-Croix, ce village du Jura vaudois où l’on fabrique des boîtes à musique depuis deux siècles. Il avait des mains d’horloger, une loupe vissée à l’œil et une patience que je n’ai jamais retrouvée chez personne.
Quand j’étais petite, mes parents travaillaient tard. C’est chez lui que je dormais la moitié de la semaine. Chaque soir, avant d’éteindre la lumière, il remontait une petite boîte en noyer posée sur ma table de nuit. Une mélodie douce, un peu triste. Et au milieu, toujours au même endroit, une note qui sonnait faux.
« Pourquoi elle joue faux, papi ? »
« Un jour, tu comprendras, ma puce. »
Les cousins de Noël
Mes cousins Stéphane et Jessica habitaient à Lausanne. Ils montaient à Sainte-Croix une fois par an, à Noël, et repartaient avec une enveloppe. Ils trouvaient l’atelier poussiéreux, le village triste et grand-père « radoteur ». Moi, j’ai continué à monter le voir chaque dimanche, même adulte, même quand il ne reconnaissait plus très bien les jours de la semaine.
Grand-père est parti en février, à 91 ans, dans son fauteuil près du poêle. Trois semaines plus tard, nous étions tous convoqués chez maître Jaccard.
La lecture a été rapide. Le chalet, pour Stéphane. L’atelier et tout l’outillage, pour Jessica. Les économies, partagées entre eux deux. Stéphane souriait déjà. Il m’avait dit dans le couloir qu’un promoteur de Lausanne lui avait fait une offre pour le chalet « avant même l’enterrement ».
Puis le notaire a sorti de son tiroir la petite boîte en noyer et l’a posée devant moi.
« Pour Aline, la boîte à musique de sa chambre. »
« Tu pourras danser sur tes dettes »
Stéphane a éclaté de rire. « Une boîte à musique qui joue faux ! Tu pourras danser sur tes dettes, Aline ! »
Jessica a renchéri : « Même pas foutue de jouer juste. Comme sa propriétaire. »
J’avais des dettes, c’est vrai. Un crédit pour ma voiture, un découvert que je traînais depuis mon divorce. Ils le savaient. Ils savaient tout, et ils s’en servaient.
Moi, je caressais le bois usé. Il y avait encore, sur le couvercle, la petite marque que j’avais faite avec une fourchette à six ans. Je n’avais pas besoin du chalet. J’avais trente ans de soirées dans cette boîte.
Maître Jaccard a levé la main. « Votre grand-père a laissé une consigne écrite. Madame, remontez-la. Trois tours, pas un de plus. Et écoutez jusqu’à la dernière note. »
J’ai tourné la clé trois fois. La mélodie a rempli le bureau. Mes cousins se regardaient en soupirant. Puis la fausse note a sonné. Et au même instant, un déclic sec a résonné sous la boîte. Un minuscule tiroir, invisible jusque-là, venait de s’ouvrir.
Ce que cachait la fausse note
À l’intérieur, il y avait une lettre pliée en quatre, une petite clé en laiton et un document tamponné. Le notaire m’a demandé de lire la lettre à voix haute.
« Ma petite Aline. Si tu lis ceci, c’est que tu as encore la boîte, et que tu l’as remontée comme je te l’ai appris. Cette fausse note n’est pas une erreur. Je n’ai jamais fait d’erreur sur un cylindre de ma vie. J’ai limé cette dent-là le jour de ta naissance, pour que la mélodie ne soit qu’à toi. Personne d’autre ne pouvait l’entendre comme toi. »
Ma voix tremblait. J’ai continué.
« En 1974, avec deux amis, j’ai fondé une petite manufacture au village. Je n’ai jamais voulu qu’on le sache : je préférais rester à l’établi. Mes parts n’ont jamais été vendues. La clé ouvre le coffre de la banque à Yverdon. Tout est pour toi, ma puce, parce que tu es la seule à être venue pour moi, et pas pour ce que j’avais. »
Le document était un certificat d’actions. Trente pour cent de la manufacture qui fait vivre la moitié du village. Maître Jaccard a précisé, très calmement, que leur valeur avait été estimée l’année précédente à un peu plus de 1,4 million de francs.
Stéphane s’est levé. « C’est impossible ! Il n’avait rien, il vivait comme un pauvre ! »
« Il vivait comme il le souhaitait, monsieur. Le testament est parfaitement valable. Vous avez reçu tout ce que la loi vous accorde, et même davantage. »
Jessica n’a rien dit. Elle fixait la boîte, les lèvres serrées. Puis elle a murmuré : « Il ne m’a jamais joué de musique, à moi. » Pour la première fois, j’ai vu dans ses yeux autre chose que du mépris. Une sorte de regret.
La mélodie d’Aline
Je n’ai pas tout gardé pour moi. J’ai remboursé mes dettes, bien sûr, et j’ai pleuré de soulagement le jour où ma banquière m’a appelée. Mais je n’ai pas vendu les parts. Je siège aujourd’hui au conseil de la manufacture, avec mon uniforme d’aide-soignante encore dans le sac. J’ai demandé une seule chose : qu’on rouvre un atelier d’apprentissage pour les jeunes du village.
Jessica a fini par me téléphoner, six mois plus tard. Elle n’avait jamais rien fait de l’atelier qu’elle avait hérité. Elle m’a demandé si je voulais le racheter. Je lui ai proposé autre chose : le garder, et y apprendre. Elle y va deux après-midi par semaine. Elle dit que ses mains tremblent moins qu’avant.
Stéphane, lui, a vendu le chalet au promoteur. Il ne m’a plus jamais parlé.
La petite boîte en noyer est sur ma table de nuit. Chaque soir, je la remonte. Trois tours. Et quand la fausse note arrive, je souris dans le noir.
Les plus belles choses que l’on nous laisse ne sonnent pas toujours juste aux oreilles des autres. Elles sonnent juste pour nous.