Je m’appelle Karim, j’ai 51 ans. Je suis boulanger dans le quartier de la Belle de Mai, à Marseille, depuis vingt ans. Des vols, j’en ai vu. D’habitude, j’appelle la police. Ce matin-là, non.
La baguette
Un adolescent est entré vers 7 heures. Quinze ans, capuche sur la tête, maigre. Il a attrapé une baguette sur le comptoir et il est parti en courant. Je l’ai rattrapé au coin de la rue. Je l’ai pris par le bras. Il ne s’est pas débattu. Il pleurait.
« Je vais appeler tes parents », j’ai dit. Il a répondu tout bas : « Je n’ai plus que mon père. Il ne peut pas venir. » Quelque chose dans sa voix m’a arrêté. Je l’ai lâché. Je lui ai laissé la baguette. Et je l’ai suivi, de loin.
Le 5e étage
Il est entré dans un vieil immeuble de la rue Loubon. Il est monté au 5e. Il a laissé la porte entrouverte. J’ai regardé. Un appartement presque vide. Un matelas par terre. Une petite table. Et un homme d’une quarantaine d’années dans un fauteuil roulant, maigre, le visage gris.
Le garçon coupait la baguette en tranches très fines, pour qu’elle dure. Il a dit à son père : « Le boulanger me l’a donnée, papa. » Son père a souri : « Tu le remercieras. »
Je suis resté sur le palier, incapable de bouger.
Moussa
Le garçon s’appelait Moussa. Son père, Ibrahim, ancien maçon, était tombé d’un échafaudage deux ans plus tôt. Paraplégique. Sa mère était partie. Les allocations n’arrivaient pas, un dossier perdu quelque part. Depuis six mois, Moussa allait au collège le matin, et l’après-midi il s’occupait de son père. Ils mangeaient une fois par jour. Il avait honte de demander.
J’ai frappé. Je me suis présenté. Ibrahim a voulu me rembourser la baguette avec les quelques pièces qu’il avait. J’ai refusé.
Tout le quartier
Le soir, j’en ai parlé à ma femme. Le lendemain, à la boulangerie, à mes clients. En une semaine, tout le quartier s’était organisé. La pharmacienne a pris le dossier d’Ibrahim en main avec une assistante sociale. Le patron du bar d’en face a trouvé un lit médicalisé. Les voisines se relayaient pour les repas. Un artisan a installé une rampe dans l’immeuble.
Et moi, j’ai proposé à Moussa un travail : venir m’aider à la boulangerie le samedi, payé. Il est arrivé le premier samedi à 5 heures, une heure en avance.
Après
Deux ans ont passé. Ibrahim touche enfin sa pension. Il a un fauteuil électrique et fait le tour du quartier tous les matins. Moussa a 17 ans. Il prépare un CAP de boulanger, en apprentissage, chez moi. Il est doué. Ses pains ont une croûte que même moi je n’arrive pas à faire.
Chaque matin, il met de côté une baguette et la pose sur un petit étal à l’entrée, avec un panneau qu’il a écrit lui-même : « Si tu as faim, prends-la. Personne ne te posera de questions. »
Cette histoire est une œuvre de fiction inspirée de la vie réelle. Les images sont des illustrations générées par l’IA.